" D'une langue à l'autre " - Francophonie

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Pour cette édition 2014 de Festival America à Vincennes était invitée la francophonie avec l'Ouest Canada, le Québec, la Louisiane et Haïti. Comme vous pouvez vous en douter, j'ai suivi cette thématique francophone ( et poétique ) de conférences en salon du livre sur le fort sympathique stand de la Librairie du Québec ( librairie indépendante parisienne ), papotant à plaisir avec les tout aussi sympathiques libraires qui accueillaient cette littérature francophone représentée sans distinction de frontières ( ni de genre, aussi bien adulte que jeunesse, fiction, non-fiction et poésie ).  

Je choisis de raconter ici la conférence intitulée " D'une langue à l'autre " parce qu'elle m'a particulièrement intéressée, elle fut l'occasion d'échanges pendant et après avec les auteurs, et parce que je suis définitivement tombée sous le charme d'une poétesse...

Cette conférence confrontait les expériences de bilinguisme de Joséphine Bacon - poétesse, réalisatrice, amérindienne innue - à celle de David Cheramie - poète cajun " de la génération perdue ayant vécu le phénomène d'américanisation et de refrancisation en Louisiane " -. Participait également à cette conférence, animée par le journaliste Raymond Clarinard ( Courrier International ), le traducteur français Michel Lederer ( notamment traducteur de Joseph Boyden, entendu lors d'une autre conférence sur les auteurs de l'Ouest canadien ). Il fut donc question de Premières Nations, de minorités, d'identité par la langue, de culture à sauvegarder par la langue.

Passionnante était cette conférence car les deux auteurs témoignaient d'une expérience de leur langue française tout-à-fait différente. Pour David Cheramie, il s'agit d'une langue revendiquée, un choix " politique ", tandis que pour Joséphine Bacon, le français fut imposé, " colonialiste " ( les enfants innus étaient scolarisés en internat pour les " assimiler " )

David Cheramie nous a expliqué que l'on assistait en Louisiane à un renouveau de la langue française. La littérature en français était encore loin d'être " un marché économique " mais que sa présence était remarquée et reconnue, bien plus qu'il y a 150 ans. Il existe un lectorat francophone. Celui-ci revient à une culture d'origine qui a été occultée. Souvent, elle n'a pas été transmise par les parents et grands-parents parce que pour ces générations précédentes, la langue française et tout ce qui y était associé était dénigré. David Cheramie raconta que son propre père, lorsqu'il est entré à l'école, ne parlant que français, fut rejetté, moqué, battu. Lui-même appris tardivement cette langue, durant les années 80 lors d'un séjour en France, en quête de son identité francophone. Il nous raconta qu'il n'avait jamais eu l'occasion de communiquer réellement avec sa grand-mère, ne parlant que français, pourtant hébergée à la maison, et ce n'est qu'adulte que certaines de ses expressions lui sont revenues et qu'il les a comprises. Au-delà de ses publications poétiques, David Cheramie, est un homme engagé. Chroniqueur, enseignant, il explique qu'il s'adresse prioritairement en français à son interlocuteur s'il est bilingue. Et que c'est toujours la surprise et le " Oui, pourquoi pas, en français. ". De même, il refuse que ses recueils soient traduits en anglais, renonçant à une vaste diffusion sur le territoire américain, refusant de les traduire lui-même, posant de toute façon la question d'une traduction toujours imparfaite sous l'aspect culturel : " la langue française est un vécu, elle décrit une réalité qui ne se traduit pas correctement en anglais. Et comment rendre le parlé, l'accent et les couleurs de notre français ? ". Il nous parla des liens de la communauté francophone de Louisiane avec le Québec, suivant ce modèle québécois essayant d'éviter les anglicismes ( le fameux courriel pour email ). Puis, avec un certain humour, il nous fournit quelques exemples d'une nouvelle langue naissante, une double langue, l'absolu franglais que pratiquent de jeunes Acadiens ( avec l'accent français ), c'est-à dire, pour conclure : " worry pas ta brain " ...

Joséphine Bacon nous raconta que dans les communautés, les réserves, innues, la langue d'origine est apprise en second à l'école, le français d'abord, mais que c'était une bonne chose car la langue d'origine est maintenant apprise et les jeunes commencent à la pratiquer de plus en plus tôt. Elle nous expliqua que son lectorat est francophone car sa langue, sa culture, est de tradition orale. L'écriture est récente. Les premiers à avoir essayé de la transcrire étaient des missionnaires pour traduire en innu la Bible. C'est ensuite que des linguistes s'y sont intéressés. Ils travaillent actuellement à " standardiser ", unifier cette langue écrite, établir l'orthographe et la grammaire  "d'une langue autochtone commune " car chaque communauté à son accent, son dialecte. Lire en innu, apprendre à le lire et l'écrire est nouveau, " nous lisons mieux le français ".

" En tant qu'auteur, je ne pense pas dans la langue dominante pour créer. Ni pour rêver. " Les recueils poétiques de Joséphine Bacon sont bilingues. " J'écris d'abord dans ma langue. Je ne traduis pas en français, j'adapte en français. On ne peut pas appeler ça de la traduction, surtout pour de la poésie. Je cherche pour dire ce que j'ai vécu, ce que j'ai ressenti en écrivant, l'esprit de ma langue avec les mots français. Dire comme je l'ai vu. Ce ne sont pas les mots que je cherche comme un traducteur mais les émotions, les sentiments. Je pense la terre et la culture innues. Il y a une part de réécriture par la transposition des références culturelles. La langue innue est très sensible, très concrète pour parler de la nature, de sa relation à la nature, aux rêves. La langue française ne manque pas de mots mais ils paraissent neutres ou froids, c'est pour cela que j'essaie de transmettre les émotions, que mon âme soit la même avec les mots français. La langue innue, c'est une autre façon de marcher sur la terre, d'autres perceptions, peut-être parce notre peuple est nomade. "

Joséphine Bacon illustrait ses propos de phrases en innu. Comme elle, j'ai regretté que lors de ce Festival, il n'y ait pas de temps de lecture à voix haute organisé. Joséphine Bacon est une auteur intermédiaire entre le peuple innu et le gouvernement québécois. Elle écrit en français les récits traditionnels innus, elle écrit en innu des documents officiels pour les communautés qui ne lisent ni le français ni l'anglais. Une forme de " traduction " qui la confronte aux mots inexistants dans la réalité innue. Elle les explique alors plutôt que les " traduire "; pour un mot, parfois, une page. Elle nous raconta cette anecdote : on lui confia la " traduction " d'un document gouvernemental traitant d'exercices de l'armée de l'air sur les territoires innues. Il fallut écrire " corridor ", " paillette ", " avions militaires ", " infrarouge ", des mots, des notions, qui n'existent pas dans le monde innu. Pour un document de 150 pages, elle en a rendu 700...

Vous l'aurez compris, sa poésie témoigne de sa culture : " mon monde ". Anne et moi partagerons avec vous ce monde avec les vers de Joséphine Bacon lors du prochain dimanche. Avec le merveilleux souvenir de son regard clair et de son sourire.

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- Joséphine Bacon - ( source image : La Fabrique Culturelle )

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Commentaires (8)

1. Elly (site web) 17/09/2014

Billet très intéressant, merci de relayer cette conférence. J'attends du coup avec impatience de découvrir quelques mots de cette poétesse innue :-)

2. Kathel (site web) 17/09/2014

Cette conférence devait être très intéressante.
Il y avait des temps de lecture à voix haute, j'en ai entendu au Café des libraires. Je pense qu'il n'y en avait que lors de cette série de débats (qui avaient lieu à l'Hôtel de Ville) C'est l'association Les Livreurs qui assurait, avec des étudiants, ces lectures, et j'ai trouvé que cela apportait vraiment quelque chose de plus. Tu peux voir sur le site du Festival, les lecteurs sont cités pour ces conférences...

3. Anne (site web) 17/09/2014

Merci pour ce compte-rendu très riche ! Quelle belle photo de Joséphine Bacon aussi... Je suis plongée dans Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier (j'adore), et j'ouvre le recueil juste après, le choix sera difficile, je crois !

4. keisha (site web) 17/09/2014

Oui, en bas de l'escalier de l'hotel de ville, il y avait aussi une écran pour suivre ces lectures, je crois.
Merci pour ton compte rendu!

5. Aifelle (site web) 17/09/2014

Elle rayonne cette femme. La conférence était visiblement passionnante. J'ai hâte de lire ses poésies dimanche.

6. Marilyne 17/09/2014

@ Elly : merci, une heure de conférence c'est tellement court. Heureusement qu'il y a parfois l'occasion d'échanger quelques mots ensuite. Comme l'écrit Anne dans son commentaire, pas facile de choisir l'un des poèmes, ils se répondent ( comme je tiens à ces rendez-vous de dimanches poétiques, surtout lorsque je les partage, je n'ai rien publier dans ce billet, je reconnais que c'est quelque peu frustrant :) )

@ Kathel : Aah, merci pour l'info, dommage je l'ai manquée ( mais j'ai profité des photos :) ). J'irai voir sur le site, oui.

@ Anne : Je n'ai pas hésité une seconde en voyant cette photo, quant au recueil, j'y reviens, j'attends pour me décider ^^ ( depuis le temps que Aifelle m'a convaincue pour " Il pleuvait des oiseaux " et toujours pas lu... )

@ Keisha : bon, il fallait bien que je passe à côté de quelque chose... J'ai vu l'écran mais pas réalisé qu'il s'agissait d'une lecture ( si c'en était une à ce moment là )

@ Aifelle : solaire, souriante, comme sereine. Une lumière.

7. Choco (site web) 21/09/2014

Voilà une belle découverte ! Figure-toi qu'en découvrant les nouveautés que je vends, j'ai tout de suite pensé à toi en tombant sur cette poétesse inu Rita Mestokosho éditée chez Bruno Doucey. En voyant la vidéo qui réunit ces 2 poétesses, j'ai pensé que c'était elle que tu avais vu et je découvre que c'est l'autre ! J'aurais plaisir à te prêter son recueil, qui s'agrémente en plus de photos, quand il sera sorti. (PAL Marilyne : + 1 ^^)

8. Marilyne 22/09/2014

En fait, j'ai vu les deux :-)
( oups, impitoyable tu es ^^ )

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