Stéphane Michaka

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Auteur trop modeste de romans - ICI ICIICI -, Stéphane Michaka est homme de théâtre. Je le remerciede partager avec nous son expérience de l’écriture et de la pratique du théâtre jeunesse en ayant répondu avec sincérité et précision à mes nombreuses questions.

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-  Comment naît une pièce de théâtre jeunesse ? La création est-elle motivée par une rencontre avec des comédiens, un metteur en scène, avec un texte et/ou son auteur, par la participation à un atelier avec des enfants ?

Dans mon cas, le déclencheur a été une commande. La commune de Vialas, en Lozère, a demandé à une troupe d’animer un stage de théâtre pour enfants. La metteur en scène, à son tour, m’a invité à écrire une pièce pour le stage. Cela a donné «  Les Enfants du docteur Mistletoe « . Nous avons renouvelé l’expérience cinq étés d’affilée. Comme les mêmes enfants revenaient année après année, mes pièces devaient s’adapter à leur âge. J’ai donc écrit des pièces pour enfants de 10, 11, 12, 13 et 14 ans ! Cette collaboration avec une troupe, que je connaissais, a été déterminante. C’est elle qui m’a permis de rencontrer ces comédiens qui s’ignorent, les enfants, et de composer un petit répertoire de pièces jeunesse.

-  Une pièce s’écrit-elle pour être lue ? S’agit-il d’une écriture «  faite pour être vue » ?

Jeunesse ou pas, les pièces sont écrites pour être jouées. Il faut préciser : pour être dites, c’est-à-dire adressées.

Un comédien fait entendre une parole, qui va résonner d’une façon particulière parce qu’elle est délivrée à un autre. Même si cet autre est absent, invisible ou caché dans la coulisse. L’écriture théâtrale se sert de tout cela, et aussi bien sûr de la présence du public.

Lire une pièce peut être difficile pour un lecteur qui n’a pas une expérience de spectateur. Mais il peut aussi y avoir cette magie particulière à la lecture : on est libre d’inventer son propre théâtre, de visualiser le décor, les personnages. Le lecteur d’une pièce devient son propre romancier. Pour cette raison, j’encourage la lecture du théâtre à tout âge. Elle propulse l’imaginaire. Il serait passionnant, par exemple, de donner à lire  » Ubu roi «  à des élèves de cinquième et de leur demander de décrire le Père Ubu, sans leur montrer le portrait qu’en a dessiné Jarry. Comment se représentent-ils un despote qui s’exclame « Merdre ! » Quels stéréotypes vont surgir ? Le théâtre, qu’il soit vu ou lu, est un merveilleux outil de réflexion.

- L’auteur d’une pièce de théâtre jeunesse conçoit-il d’emblée qui va interpréter sa pièce ( enfant ou adulte – amateur ou professionnel ) ?

J’imagine mal un auteur qui ne prendrait pas en compte cet aspect. L’âge des interprètes est déterminant pour la réception d’une pièce, la façon dont le public va l’appréhender. On peut bien sûr avoir des surprises : mes pièces jeunesse créées par des enfants de 7 à 15 ans ont ensuite été lues sur France Culture par des comédiens adultes. La radio mettait en relief d’autres niveaux de lecture. Mais si je confie à un garçon de 12 ans un rôle de capitaine de navire, comme dans « Achab et moi « , je dois avoir conscience de la résonance particulière que va avoir ce personnage joué par un enfant. Est-ce que je veux signifier que le capitaine de navire se comporte de manière infantile ? Est-ce que mon but est plutôt de donner à un enfant une opportunité de « jouer » l’autorité, de se mettre dans des habits d’adulte ? Tout cela entre en ligne de compte. Shakespeare avait conscience d’écrire des rôles féminins qui allaient être joués par des garçons prépubères ( les femmes, à cette époque, n’étant pas autorisées à monter sur scène ). Et il jouait sur cette ambiguïté.

-  Quelles sont les contraintes techniques liées à l’écriture pour la jeunesse sachant que les enfants seront à la fois acteur et public ? Quelles libertés la création pour l’enfance offre-t-elle ?

Une contrainte immédiate est celle du temps de répétitions. Une pièce écrite pour un groupe d’environ dix enfants nécessite de longues séances de travail en commun. Surtout dans mes pièces, où je me suis donné la consigne de maintenir le plus possible tous les comédiens ensemble sur le plateau. Mes pièces jeunesse (  » Mistletoe, Les 7 de la racaille, Le Trésor de Coquin de sort, Achab et moi, Le Cinquième archet « ) parlent toutes de cette contrainte : comment vivre en groupe, comment œuvrer dans le même sens, surmonter les égoïsmes de chacun ? La contrainte scénique (« Tout le monde en même temps sur le plateau ! ») a déterminé le sujet de ces histoires. À partir de là, il faut se dire que tout est possible : un manoir peut devenir une place de village, un navire peut finir dans le ventre d’une baleine… Si le théâtre n’incitait pas à ces métamorphoses, il serait une chose assez triste. Et les jeunes comédiens ne reviendraient pas d’une séance à l’autre avec leur texte appris par cœur.

- Quelles différences fondamentales voyez-vous entre l’écriture d’une pièce et celle d’un roman ?

Il y en a de moins en moins parce que les genres, les carcans ont explosé. C’est ce qui fait l’intérêt de notre époque.

De nombreux romanciers adoptent une forme chorale qui se rapproche d’une suite de monologues scéniques, comme par exemple Russell Banks dans son magnifique roman «  De beaux lendemains « . À l’inverse, des dramaturges tels que Joël Pommerat et Wajdi Mouawad déploient sur scène une voix narrative qui pourrait être celle d’un romancier.

La différence fondamentale, à mon avis, tient à la maîtrise de l’instrument. Écrire pour la scène demande une familiarité avec le plateau. C’est pourquoi la plupart des auteurs dramatiques sont des gens de théâtre ( comédiens, metteurs en scène, dramaturges ). Ils savent que telle réplique qui sonne bien sur la page ne va rien donner dans la bouche d’un acteur. L’oreille du dramaturge n’est pas celle du romancier.

Je remarque au passage que j’emploie tous ces mots – acteur, dramaturge, romancier – au masculin. Voilà un autre carcan, celui du langage. Mais aujourd’hui, le théâtre est de plus en plus écrit et mis en scène par des femmes. On devrait y voir s’effacer, peu à peu, certaines « différences fondamentales » entre genres.

- De nombreuses pièces pour la jeunesse sont des adaptations de romans ou des détournements de contes. Craignez-vous que cette pratique limite la découverte du texte théâtral en la consignant au spectacle de lectures connues ou, au contraire, envisagez-vous cette collaboration  entre auteurs comme créatrice ?

Les adaptations et réinterprétations sont créatrices, stimulantes pour les auteurs comme pour le public. Le théâtre a toujours eu ce rôle de « passeur » des grands textes, à plus forte raison le théâtre jeunesse.

Si le rôle du théâtre est de s’interroger sur la société ( assis en plein air sur les gradins du théâtre de Dionysos à Athènes, on voit la cité s’étendre à l’horizon ), alors on ne peut se passer des mythes, des légendes et des « belles histoires ». À chaque époque de les interroger à nouveau.

J’ai monté «  Le Château «  de Kafka avec une vingtaine de lycéens du Val-de-Marne parce que ce roman écrit à Prague en 1922 me semblait dire quelque chose sur aujourd’hui. Quant à ma pièce  » Le Cinquième archet « , située à Vienne en 1911, sans être à proprement parler une adaptation, elle mêle les univers d’E.T.A. Hoffmann et de Stefan Zweig.

Conte ou roman, tout est matière à théâtre, pourvu que le traitement scénique nous rende une œuvre plus sensible.

En ce moment, les comédiens avec lesquels je travaille montent  » La Maladie de Sachs  » de Martin Winckler dans des salles de classe de l’Hérault. Ils sont aussi passeurs de textes d’aujourd’hui.

- Comment se diffuse le livre Théâtre jeunesse dans l’univers foisonnant de la littérature jeunesse ?  Par quels réseaux sont (re)connus les auteurs de théâtre jeunesse ? Existe-t-il des associations, des festivals, des salons, des rencontres, des lectures… ?  L’école joue-t-elle un rôle dans cette diffusion ?

Il existe un réseau très diversifié qui permet la circulation des pièces jeunesse. Des associations comme Athenor à Nantes, des scènes conventionnées jeunes publics comme L’Arche en Franche-Comté, ou des festivals comme Les Francos dans les Yvelines et Saperlipopette dans l’Hérault.

Pour les auteurs, la personne-clé reste l’éditeur. Une éditrice comme Sabine Chevallier - Espaces 34 - ne se contente pas de publier des pièces jeunesse, elle les fait circuler auprès des compagnies, des théâtres, des écoles. Sans cette dynamique là, un texte jeunesse ne rencontrerait pas son public. La Maison des écrivains envoie également des auteurs dans les écoles, et les enseignants demandent parfois spécifiquement la venue d’un auteur de théâtre. J’ai eu beaucoup de plaisir à animer, au collège Paul Verlaine de Lille, des ateliers autour de ma pièce  » Les Enfants du docteur Mistletoe « .

Malgré l’existence de ces réseaux, il reste très difficile pour un auteur de théâtre jeunesse de faire publier ses pièces. «  Mistletoe «  est jouée dans de nombreux ateliers, le texte a été sélectionné par des médiathèques pour l’étude du théâtre, mais malgré cela, la plupart de mes pièces jeunesse n’ont pas été éditées, même si elles ont toutes été jouées et radiodiffusées.

- Quelle fut votre réaction lors de la représentation de votre pièce jouée par des comédiens parfois âgés de moins de 10 ans ? Des surprises improvisées dans l’interprétation ? Un grand moment, un beau souvenir à raconter ?

Mon plus beau souvenir est la première représentation de  » Mistletoe «  à Vialas, le petit village des Cévennes où nous avons créé la pièce. Une comédienne âgée de huit ans, Agathe, devait surgir dans le dortoir où ses camarades sont endormis et les réveiller en sursaut. Elle connaissait parfaitement sa réplique : « Eh, les gars ! C’est dingue, les gars ! » Mais quand elle est entrée sur scène, c’est elle qui a sursauté en découvrant, stupéfaite, qu’il y avait des spectateurs ! Sa voix s’est étranglée en prononçant « les gars », puis elle a repris ses moyens.

La surprise d’Agathe est la même pour chaque enfant comédien : on a la charge d’un rôle que l’on doit porter au public malgré ses peurs, ses difficultés ; et surmonter ses peurs et ses difficultés, au théâtre, cela s’appelle jouer.

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