Rencontre : Matthew Neill Null

Du 21 au 27 mai, se déroulent à Lyon les Assises Internationales du Roman. De nombreuses rencontres et conférences, des lectures, sont organisées, dans des lieux culturels ainsi qu'en librairies et bibliothèques.

Mercredi 22 mai, l'écrivain américain Matthew Neill Null était présent à la librairie L'Astragale pour un échange autour de son premier roman Le miel du lion - éditions Albin Michel - Collection Terres d'Amérique -, paru en français début mai - traduction Bruno Boudard - .

La rencontre fut d'autant plus intéressante que des élèves de Première Littéraire ayant lu le roman en VO pour leur cours d'anglais étaient présents avec leur enseignante. Ces élèves avaient déjà communiqué par mail avec l'auteur, ils avaient encore des questions, pertinentes.

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Matthew Neill Null nous a parlé de sa région natale, la Virginie Occidentale, lieu d'inspiration de ses écrits, de ses nouvelles, de son premier roman Le miel du Lion. Il nous a raconté le paradoxe de cette région dans laquelle la population aime la terre, est proche de la nature, mais doit les détruire pour survivre.

La Virginie Occidentale est une région rurale, pauvre; une région de montagnes, isolée, qui souffre de dommages environnementaux. Les habitants y sont forts et rudes. Il s'agit d'une population au plus près de la forêt, qui pratique la chasse, la pêche, la cueillette des champignons, des herbes. La famille de Matthew Neill Null y est installée depuis 300 ans, une durée rare aux USA, peu de famille s'enracinent sur plusieurs siècles dans une même région. 

Pour avoir une activité lucrative, pour gagner un salaire, la population travaille durement ces terres, en exploite les ressources naturelles; toutes ces activités qui endommagent le territoire comme les extractions minières, notamment pour le gaz naturel, incluant d'avoir défriché avant.

Matthew Neill Null considère qu'il doit écrire sur " sa population " , avant qu'elle ne disparaisse, c'est comme une obligation morale. Les modes de vie des habitants de la Virginie Occidentale sont en train de disparaître. Dans cette région, il y a peu de personnes très éduquées, des universitaires. Ils sont des ruraux, très peu d'écrivains viennent de cette région.

Alors, lorsqu'il écrit, Matthew Neill Null essaie de trouver une écriture poétique, un équilibre entre fond et forme, entre ce qui est raconté et comment il raconte.

Dans le roman Le miel du lion, le paysage est originel, c'est celui du jardin d'Eden, une forêt vierge. Les terres ont été défrichées après la Guerre Civile par les populations du Nord, pour industrialiser. C'est la tragédie de cette région, sa terre, qui a permis la production d'une immense richesse à des compagnies, à des personnes qui vivaient loin alors que cette production a piégé la population dans un cycle de travail très dur et destructeur dont elle est devenue dépendante. 

Le roman se déroule au début du XXème siècle, c'est un roman historique, mais la même histoire continue aujourd'hui, encore avec les extractions de gaz naturel et de charbon. La famille de Matthew Neill Null possède une ferme. De cette ferme, on peut voir les sites d'extractions, avec les machines, qui seront certainement abandonnés dans 15 ans, quand ce sera fini.

Le roman raconte les bucherons de Virginie Occidentale, ces bucherons qui se sont révoltés contre les corporations minières. Ce mouvement sera violemment écrasé. Cette histoire est basée sur un fait réel. Dans les années 20, les mineurs de charbon ont pris les armes, une véritable insurrection de trois semaines; la plus grande insurrection depuis la Guerre Civile. Le gouvernement américain a pris parti pour les compagnies. Les bucherons ont été mitraillés depuis des avions. Alors, cette histoire, on n'en parle pas aux USA. Elle n'est jamais enseignée, elle doit être oubliée, trop contraire au rêve américain, celui du mérite par le travail.

Le roman débute en 1861, au début de la Guerre Civile. Trois jeunes soldats découvrent cette région, cette forêt vierge. Ils deviendront les cadres des compagnies qui couperont les arbres pour exploiter la terre. La majorité du roman se concentre sur les travailleurs, ceux qui défrichent effectivement et se révoltent. Mais Matthew Neill Null a choisi de commencer le roman avec ces jeunes soldats parce qu'il ne voulait pas que les compagnies soient absentes, au sens abstraites, ils voulaient que ces corporations soient humaines, qu'elles soient incarnées. L'auteur ne voulait pas d'un roman avec les méchants et les héros, complaisant - " Dans notre politique actuelle, nous avons déjà une division entre bons et méchants extrêmement restrictives " -.

Matthew Neill Null nous expliqua qu'il essayait de créer des personnages réels, donc complexes. Cette complexité morale est essentielle pour lui. Il a souligné que dans les livres, dans les films, les personnes qui vivent dans cette région d'où il vient sont représentés stupides et rustres - les Redneck -, alors que, bien-sûr, les personnes vivant dans les grandes villes, sont libéraux et intellectuels. Dans ce livre, il essaie de corriger cette image condescendante, ces représentations simplistes des modes de vie aux USA. Il nous dit alors que son épouse est newyorkaise, qu'il adore cette ville, mais qu'il y règne encore une terrible ségrégation alors que la ville, les grandes villes, sont présentées comme des centres d'innovations intellectuelles et de la diversité. L'auteur ajoute que l'on oublie que ces grandes villes ont vécu ou vivent des ressources et richesses naturelles d'autres régions.

La question a été posée d'une " typologie marxiste " dans le roman, d'une dimension de lutte des classes. Si le roman est engagé socialement, Matthew Neill Null a rappelé que Marx reste un tabou aux USA, que même de la part des syndicats, il y a face à ce nom beaucoup des réticences, voir de la peur. Mais il reconnait une réalité-vérité dans la formule tant la différence-distance entre les travailleurs et la compagnie sont radicales; cependant il n'y a pas de dimension politique de part et d'autre. L'auteur a précisé que, selon lui, cette différence-distance vient plutôt de la religion. Bien que sa famille soit impliquée dans le parti Démocrate depuis un siècle, c'est l'influence de leur religion - ils sont méthodistes - qui est déterminante, cette église définissant une certaine organisation du travail. Cet aspect religieux explique également que beaucoup de personnes-personnages sont perturbés par la violence de la lutte, contraire à leurs convictions religieuses.

De même, l'engagement écologique du roman pointe les paradoxes. Le groupe le plus militant d'un point de vue environnemental est L'Union des Mineurs de Charbon qui, pourtant, par son activité, est directement impliqué dans la destruction. Matthew Neill Null souligna un autre paradoxe contemporain. Il expliqua que cette région de tradition Démocrate a voté Républicain, pour D.Trump, tout simplement parce qu'il est le seul à avoir annoncé qu'il n'enlèvera pas à la population de Virginie Occidentale ses moyens de subsistances. Travailler pour les compagnies minières, dans cette région, est l'unique job " sûr ", avec assurances et retraite.

Le roman a reçu un bon accueil de la part du lectorat américain. Matthew Neill Null a à nouveau rappelé que le centre du monde littéraire américain est New York. Son roman a étonné, il raconte un univers lointain, presque exotique. " On dit que New York est une ville globale mais c'est plutôt une ville insulaire ".

" Les histoires d'échec ne sont pas communes, elles sont embarrassantes, alors que c'est ce qui me paraît le plus intéressant. "

En Virginie, les réactions ont été enthousiastes. L'auteur a reçu de nombreux messages dont un qui disait " ce livre est dur à lire si on aime la Virginie Occidentale mais il dit la vérité. "

Nous avons ensuite parlé à Matthew Neill Null de lui enfant, lecteur, citoyen. Il nous a raconté qu'il avait eu la chance, dans sa jeunesse, d'être bénéficiaire de cette mémoire de sa région. Il passait beaucoup de temps dans la forêt où il pouvait voir les traces de ce travail de défrichement, et il pouvait encore parler avec des personnes qui se souvenaient ou à qui on avait transmis les souvenirs. Puis, il a effectué de nombreuses recherches pour le roman. Il a pu accéder aux registres des compagnies qui tenaient de façon extrêmement précise les notes sur ce travail. Enfin, il a inventé quelques détails qui lui paraissaient convaincant - " C'est tout le travail de l'écrivain, avec ce qu'on sait, compléter inventer " -. En couverture de la version française du roman, une photographie d'époque typique, comme il a pu en retrouver.

A titre personnel, Matthew Neill Null s'implique dans un mouvement militant pour la cause environnementale, à niveau local : " Je ne me sens pas légitime pour aller dire aux gens de l'Alaska ou de Californie comment ils doivent vivre. Mais chacun dans sa région, au niveau local, de nombreuses initiatives fonctionnent. Au niveau fédéral, c'est trop compliqué, trop lié à l'argent et aux holding ".

Enfin, il nous a raconté comment il est devenu lecteur, dans sa jeunesse. Par ennui. Il vivait dans une région isolée, dans un endroit pauvre économiquement et culturellement, il n'y avait pas de librairie, de cinéma... mais il y avait une bibliothèque locale gratuite, remplie de classiques. Il salue cette chance d'avoir été accompagné dans sa jeunesse par les plus grands auteurs; il nous a cité Tolstoï, Flaubert, Steinbeck... et celui qu'il admire entre tous : Faulkner.

Le recueil de nouvelles de Matthew Neill Null est en cours de traduction en français. Il paraîtra en 2020. Dans ce recueil, à travers des histoires courtes, il remonte le temps, relatant 300 ans d'histoire(s) de sa région natale, jusqu'à l'époque contemporaine.

Son roman en cours d'écriture se construit autour d'un barrage, toujours en Virginie Occidentale; ce barrage créant un lac artificiel ayant nécessité l'expropriation des habitants du lieu inondé. Dans ce roman, il s'intéresse aussi aux tensions entre les mineurs, entre les syndicats.

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Le miel du lion

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Commentaires (10)

1. keisha 29/05/2018

Ah merci! J'ai lu le roman, beaucoup beaucoup aimé, et ton billet éclaire bien les choses, le contexte surtout.

2. Marilyne 29/05/2018

@ Keisha : avec plaisir. Je me souviens de ta chronique et de l'enthousiasme :) . Oui, cette rencontre a été très intéressante, un autre point de vue des USA, c'est pourquoi j'ai pris tant de notes ^-^.

3. maggie (site web) 29/05/2018

J'adore les rencontres d'auteurs. C'est toujours enrichissant. Ils sont doués tes terminales pour lire des romans entier en VO. Ca me tente beaucoup, je crois que je l'avais déjà repéré chez Keisha ou sur un blog

4. Autist Reading (site web) 30/05/2018

Un grand merci pour ce partage. J'adore en apprendre sur la genèse d'un roman, sur les intentions d'un auteur. Ce que vous a dit l'auteur me donne d'autant plus envie de lire le roman.
Et bravo à la prof d'anglais. J'aurais bien aimé en avoir une comme elle. Même en fac, je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer un auteur.

5. Annie (site web) 30/05/2018

Merci vraiment pour cet article passionnant, qui donne envie immédiatement de se précipiter chez son libraire ! J'ai été très intéressée par tout ce que tu rapportes des rapports ville- campagne, intellectuel-ouvrier. C'est un point de vue vraiment enrichissant alors, qu'hélas, en ce moment tous les jugements fonctionnent en noir et blanc.

6. Marilyne 31/05/2018

@ Maggie : tout pareil, ces rencontres donnent vie à la lecture :) . J'ai aussi été impressionnés par les lycéens, c'est génial d'approcher déjà comme ça la littérature.

@ Autist Reading : avec plaisir ! Je suis bien d'accord, la lecture prend une autre dimension. Quant au scolaire, jamais rencontré d'auteurs non plus malgré mes études littéraires...

@ Annie : exactement, les propos de l'auteur m'ont frappée, ils sont d'actualité et pas seulement aux USA. Ce fut une belle rencontre, Matthew Neill Null était totalement dans son sujet.

7. dasola (site web) 31/05/2018

Bonjour Marilyne, c'est terrible de s'appeler "Null" (Nul en VF). Mais son livre n'a pas l'air de l'être (nul). Merci pour tous ces éclaircissements. Le livre pourrait me plaire. Bonne après-midi.

8. Alys (site web) 03/06/2018

Super intéressant! :)

9. Lili (site web) 03/06/2018

Merci pour ce compte rendu passionnant... J'ai vu passé ce roman qui était proposé en partenariat au Picabo river book club mais j'ai hésité sur le propos... Là, tu m'as convaincue.
PS : où est l'Astragale ? Je ne connais pas cette librairie!

10. Marilyne 07/06/2018

@ Lili : l'Astragale est près du métro Massena, vers le Parc de la Tête d'Or ( et du cinéma l'Astoria si je me me trompe pas )

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