Rencontre avec Eric Vuillard

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Un certain souvenir que cette rencontre. Je me permets de la raconter de façon personnelle. Fatalement, cet article est long.

Lors de Festival America, je n'avais pas prévu de rencontrer Eric Vuillard, j'étais en pleine lecture de son récit " Tristesse de la terre " ( chronique ICI ). En revanche, ce que j'avais prévu, c'était de l'écouter le mardi suivant, 16 septembre, à la librairie Compagnie, librairie parisienne du 5ème aux rendez-vous réguliers et tentateurs.

Il se trouve qu'en baguenaudant dans le Salon du Livre de Vincennes, folâtrant parmi les publications des éditions Actes Sud, je me suis retrouvée face à lui, présent pour dédicaces avant sa participation à l'une des conférences en soirée intitulée Il était une fois dans l'Ouest. Toujours trop spontanée ( on a les défauts de ses qualités, c'est bien connu ), sans même un bonjour, je me suis exclamée un truc aussi pertinent que J'adore ce que vous faites " J'ai votre livre dans mon sac, je viens de lire le passage avec les flocons de neige après le massacre de Wounded Knee. C'est très beau. Pourtant je ne suis pas attirée par les histoires de cow-boys, votre livre, c'est la curiosité,  la collection, les photographies."  Voilà, voilà... ( inutile de me rappeler que j'ai quelques années d'expérience de l'interview, là, j'étais en mode lectrice, et cette lecture, ce fut ma belle surprise, il m'a fascinée ce récit. Je n'avais jamais lu de texte d'Eric Vuillard. Qui a été patient )

J'ai donc sorti mon exemplaire, avec son marque-page au milieu. Et son bout de papier gribouillé. Ce qui a permis d'engager la conversation ( après le " Pardon. Bonjour " quand même ), Eric Vuillard me disant que lui n'hésitait pas à écrire sur les pages, ce à quoi j'ai répondu que j'évitais car je prêtais mes livres, que je préférais donc que ce soit l'auteur qui soit lu plutôt que moi. Nous avons ensuite évidemment discuté de " Tristesse de la terre ", à mots doux puisque je n'avais pas terminé la lecture et qu'il jouait le jeu de ne pas me dire. Je lui ai avoué être impressionnée par les thèmes qu'il abordait à travers cette " biographie " de Buffalo Bill et de son spectacle, le Wild West Show, sans s'appesantir mais sans pour autant que la réflexion proposée soit superficielle, sans négliger la magnifique part littéraire du récit, cette " charge poétique " ( expression on ne peut plus juste ), cette présente prégnante de l'émotion : " Oui, ce n'est pas essai, mais un récit, l'auteur est présent ". " Vous retrouverez des flocons de neige bientôt, nous en parlerons mardi prochain à la librairie. J'aime la neige, j'adore écrire sur la neige. "

 - Fin de l'exposé anecdotique - A la librairie, donc : Eric Vuillard est un homme érudit, un auteur passionné, par ses sujets historiques, par l'écriture. L'écouter, c'est partager sa jubilation et son élan vers l'écriture; l'entendre lire confirme son talent de conteur.

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Eric vuillard

- Source photographie : Babelio -

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Comme l'a souligné le libraire lors de la présentation, Tristesse de la terre est un récit autant épique que poétique porté par un véritable souffle narratif malgré son ton parfois à la dérision. Il a posé à Eric Vuillard la question de l'origine de ce récit, la source d'inspiration :

" J'avais commencé un ouvrage plus long, plus imposant, une histoire fragmentaire des USA. Au cours de mes recherches, je tombais très régulièrement sur des documents concernant Buffalo Bill, un ranger, chasseur de bisons pour les chemins de fer, éclaireur, ses amitiés avec des personnalités comme les présidents américains, les grosses fortunes de l'époque. Ces nombreux documents convergeaient toujours vers le Wild West Show, indissociable de l'histoire de la conquête de l'Ouest. C'est cette relation entre histoire immédiate et spectacle qui m'a interpellé, et ce personnage, Buffalo Bill, qui s'est aussi construit sur-avec sa légende. "

Eric Vuillard nous a parlé de Davy Crockett, figure similaire mêlant histoire et imaginaire collectif. Il nous a parlé de sa lecture en cours, une biographie démontant l'image du héros national ami des Indiens, citant des passages de témoins d'époque relatant les massacres indiens auquel il a participé. Il nous a lu la quatrième de couverture de ce livre, que l'on aurait dit inspiré d'imageries enfantines, en regard d'un extrait racontant comment Crockett et des hommes l'accompagnant avaient criblé de balles une Indienne qui s'était défendue contre eux, continuant à tirer sur son corps à terre. " La légende a la vie dure ".

Tristesse de la terre, c'est un récit sur les paradoxes. " Buffalo Bill est devenu un personnage célèbre, il est entré dans la peau de son personnage et il est devenu un homme de spectacle-s, jouant son propre rôle et créant une représentation de l'histoire à laquelle avait envie d'assister, de croire, son public blanc américain. " Et le public européen. Il a donné ( son ) corps à la fable, il a créé la figure du cow-boy, les costumes, un folklore indien ( un des passages du récit raconte comment le fameux " cri de Sioux "  a été inventé par Buffalo Bill * ) que l'on a retrouvé longtemps dans les westerns, notamment au cinéma. Il a créé une mythologie de l'Ouest, une mythologie de héros, une mythologie d'enfance aussi. Et c'est aussi pour cela qu'elle est si influente, si difficile à approcher. "

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* Extrait de Tristesse de la terre décrivant un spectacle du Wild West Show :

" Quelques Indiens à cheval tournent autour des rangers en criant comme Buffalo Bill leur à appris à le faire. Ils font claquer leur paume sur leur bouche, whou ! whou ! whou ! Et cela rend une sorte de cri sauvage, inhumain. Mais ce cri de guerre, ils ne l'ont poussé ni dans les Grandes Plaines ni au Canada, ni nulle part ailleurs - c'est une pure invention de Buffalo Bill. Et ce cri de scène, cette formidable trouvaille de bateleur, ils ne savent pas encore qu'il leur faudra le pousser sans cesse, dans toutes les mises en scène où on les emploiera à jouer les figurants de leur propre malheur. Oui, ils ignorent encore le destin de ce truc inventé par Buffalo Bill, ils ne peuvent pas imaginer que tous les enfants du monde occidental vont désormais tourner autour du feu, faire vibrer leur paume sur leur bouche, en poussant des " cris de Sioux ", ils ne peuvent pas imaginer le prodigieux avenir de cette chose grotesque, le fabuleux pouvoir de combustion du sens à travers le spectacle. Et cependant, ils durent en éprouver en secret toute l'horreur. "

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Se posa alors la question de la volonté démystificatrice de ce récit; un récit, pas un roman, qui déconstruit cette " histoire linéaire ". La question et sa réponse touchent au rôle de la littérature, aux pouvoirs de la fiction. Ce qui me semble bien être le propos de ce récit.

" La littérature est dans un double jeu, au sens où l'auteur est attiré par ce qui brille. Buffalo Bill est un sujet en or. Et en même temps, la littérature a ce rôle de gratter la dorure. C'est le rapport du réel au récit. L'art romanesque est en train de trembler devant les noms propres. Il n'y a plus de grands personnages fictifs ( comme ceux des auteurs du XIXème, par exemple ). C'est certainement pourquoi les romanciers se saisissent des personnages historiques. Ils existent à nouveau par l'acte d'écrire. Et les écrivains égratignent la fable. Mon procédé littéraire n'est pas inquisitoire. Lorsqu'on incarne un personnage, l'auteur pratique le double jeu également. Il s'agit d'un récit, pas d'un essai. Il y a une empathie de l'auteur, des réflexions personnelles sur les sujets universels. Comme l'amour, à travers les liaisons et le mariage de Buffalo Bill, par exemple. Il n'y pas de jugement, pas de procédure de procès. Mais on ne peut se départir d'un point de vue. La position neutre en littérature est intenable. Un livre sur la fabrication de l'Histoire et de la mémoire, la position ne peut être innocente. Le Wild West Show a marqué les consciences, lancé l'américanimania, de nombreuses traditions fictives sont devenues réelles, héritées de ce spectacle. Son influence a été jusqu'au symbole politique puisque, lors d'une représentation devant la reine Victoria, celle-ci a salué la bannière étoilée déployée lors d'un tour de piste. C'était la première fois qu'un chef d'Etat européen saluait le drapeau américain. La reine britannique. Ce fut considéré comme une victoire politique. "

" L'écrivain ne peut-il être considéré comme " dégrisant " ? Il est méfiant face aux mythologies. Il désenchante la fiction du réel. "

Quant aux flocons de neige... Le dernier chapitre de Tristesse de la terre est particulier. Détaché du récit. Une autre biographie, celle d'un Américain de la même époque qui consacra sa vie à l'observation des flocons de neige, nous lui devons les premières photographies, la découverte de leur infinie variété de formes, de leur beauté. Une des photographies de Winston Alwyn Bentley ( qu'il ne fut pas facile à obtenir ) ouvre cet " épilogue ". J'ai lu ce chapitre saisie après tous les précédents, totalement charmée, je l'ai lu comme une postface, une métaphore, peut-être, le spectacle du monde après le Wild West Show. J'ai donc posé la question de ce petit miracle.

" Oui, il y a de la métaphore, et cette biographie d'une fantaisie à la fois féconde et moderne, tournée vers l'éternel et vers l'avenir par la photographie. J'ai écrit ce chapitre mais je ne savais où le placer dans le récit. Au départ, je l'avais inséré au coeur du texte, en relisant j'ai constaté que ça n'allait pas. Je l'ai enlevé. Il est resté à part dans le fichier. J'ai confié ce fichier de Tristesse de la terre à un ami pour qu'il le lise et me donne son avis. Je n'avais pas fait attention, ce chapitre était à la suite. Mon ami a pensé que c'était volontaire de ma part, que c'était les pages de la fin. Je l'ai réalisé quand il m'a dit que cette fin était très bien. J'ai alors relu mon texte avec ce chapitre à la fin. Et oui. Je l'ai laissé. "

Oui, la neige tombe à plusieurs reprises sur la Tristesse de la terre, sur les dépouilles, les trophées.

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Commentaires (2)

1. Littér'auteurs (site web) 24/09/2014

Y'a pas à dire... même quand elle ne s'y est pas préparée, même quand elle oublie de dire bonjour, la pro reprend le dessus pour donner à lire à ses lecteurs une belle page d'une rencontre que j'imagine dense et sensible. Merci.
Mais ce n'est pas tout, va peut-être falloir que j'observe plus précisément les flocons de neige qui tombent sur la tristesse de la terre. Pour d'autres raisons que ma curiosité littéraire, ça me parle. Beaucoup.

2. Marilyne 25/09/2014

@ Martine : merci à toi. Pro, je ne crois pas, je ne conçois pas cet espace ainsi, tu le sais. C'est aussi cela la littérature, " d'autres raisons que la curiosité littéraire ".

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