La chair du poème - Colette Nys-Mazure

Avec Lili, nous vous proposons un rendez-vous poétique mensuel, au gré de nos lectures.

Chair du poeme

- Albin Michel - 2004 -

Parler désarme : montrant le pouvoir des mots dans les moments traumatiques, Colette Nys-Mazure introduit la poésie là où on l'attendait le moins, dans l'agression, la guerre, l'oppression, comme une réponse nécessaire à la barbarie. La poésie se délivre ainsi du mièvre et de l'esthétique pour devenir cette pulsion salvatrice qui nous habite tous en tant qu'être parlants. Nous voici invités dans une dimension où la poésie investit les moindres replis de la réalité quotidienne : un matin d'hiver, un voyage en train, un moment fugitif de lumière ou d'anxiété... Et bientôt c'est l'existence tout entière qui trouve sa vérité dans l'expérience poétique.

 

De la poétesse belge Colette Nys-Mazure, j'avais lu avec délectation l'anthologie L'Eau à la bouche. Cette anthologie ne présente pas ses poèmes mais son anthologie personnelle en recueil d'articles nous invitant à une flânerie poétique - Je me nourris des poèmes familiers ou étrangers et je leur rends grâce -

Ce recueil-ci La Chair du poème suit le même chemin d'accompagnement. Il porte bien son sous-titre Petite Initiation à la vie poétique. il offre les vers des poètes  face " au mal en nous, autour de nous ". Ces vers témoignent de l'universalité humaine, de notre faiblesse comme de notre force.

Apprends-nous nuit

A toucher ton fond

A gagner

le non-lieu

Où sel et gel

échangent leurs songes

où source et vent

Refont un

François Cheng -

Sans frontière - lieux, temps, genres - Colette Nys-Mazure évoque un moment que rejoint un poème. Elle contextualise ce poème, s'attarde sur les sens, les sons, les images, l'interprète puis l'ouvre à ce moment, à notre quotidien, à notre époque. Elle nous parle de lumière, de liberté de penser aussi, de choix, de s'émerveiller encore malgré les murs, les barreaux, quels qu'ils soient, sans " céder au pathétique de mauvais aloi. ". Empathique serait le mot juste - " medium non seulement de la beauté mais aussi de la souffrance du monde. "

Dans ce monde

Nous marchons sur le toit de l'enfer et regardons

Les fleurs

- Issa -

Sur l'érudition poétique, j'ai pleinement apprécié la simplicité, la profondeur, des courts chapitres, la variété de ces poésies-miroir qui rappellent, qui révèlent, qui soutiennent, qui espèrent. Poésie en présence, en résistance; poésie de la vie - " Bref instant vertical du poème dans l'écoulement horizontal du quotidien opaque. "

La foi de l'auteure, qu'elle parsème sur les pages, par touches, sans revendication, ne m'a pas du tout gênée. C'est aussi une lumière; à chacun sa lumière. Si elle inspire, elle n'oriente pas le propos ancré dans la réalité contemporaine au quotidien, entre social et philosophie. Plus qu'une anthologie, un récit personnel en partage. C'est " la poésie comme expérience et pas seulement comme connaisance; reconnaissance plutôt ".

 

On a vécu ainsi, vêtu d'un manteau de feuilles;

puis il se troue et tombe peu à peu en loques.

 

Là-dessus vient la pluie, inépuisable,

éparpillant les restes du soleil dans la boue.

 

Laissons cela :

bientôt nous n'aurons plus besoin que de lumière.

 

- P.Jaccottet -

Ce recueil, militant et humaniste, dans lequel sont invités tant de poètes - Eluard, R.Char, Desnos, A.Akhmatova, Rimbaud, Supervielle, Bashô, Issa, René Guy Cadou, Lautréamont, Jaccottet, P.Reverdy, Appolinaire, B.Vian, C.Roy... - est une respiration, un souffle rafraichissant et bienfaisant.

 

Jeuness qui t'élances

Dans le fatras des mondes

Ne te défais pas à chaque ombre

Ne te courbe pas sous chaque fardeau

Que tes larmes irriguent

Plutôt qu'elles ne te rongent

Garde-toi des mots qui se dégradent

Garde-toi du feu qui pâlit

Ne laisse pas découdre tes songes

Ni réduire ton regard

Jeunesse entends-moi

Tu ne rêves pas en vain

 

Andrée Chedid -

 

- Participation poétique au Mois Belge -

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Commentaires (8)

1. Lili (site web) 01/04/2018

Ohhh quelle belle idée que cette promenade poétique ! Tous les textes que tu cites me touches beaucoup, j'adore le principe de circuler à travers les âges, les continents poétiques pour créer une unité du souffle et de l'expérience. Mille mercis pour cette découverte !

2. Marilyne 01/04/2018

@ Lili : tu comprends mieux pourquoi je l'écrivais que choisir les poèmes ne fut pas simple. ( j'ai vu que ce ne fut pas facile pour toi non plus :-) )

3. Annie (site web) 01/04/2018

Quelle joie de retrouver ici le nom de Colette Nys-Mazure !
Curieusement j'ai lu beaucoup de livres d'elle...mais pas de poésie. C'est une voix qui fait du bien, qui donne courage. Je suis vraiment ravie. Merci à vous de ce rappel.

4. Anne (site web) 01/04/2018

Je me souviens du raffinement et de la délicatesse de cette lecture...

5. niki (site web) 02/04/2018

je ne la connais que de nom, je n'ai jamais eu le plaisir de découvrir sa poésie - je sais aussi qu'elle est biographe, notamment de suzanne lilar - je l'ajoute donc à ma liste

6. Marilyne 03/04/2018

@ Annie : j'ai eu beaucoup de plaisir à la relire. Je n'ai lu que la poésie ( bon souvenir de la première anthologie, une rencontre au marché de la poésie à Paris, Belgique pays invité :)).

@ Anne : merci pour cette lecture.

@ Niki : il faudrait que je regarde aussi ses autres titres !

7. yuko (site web) 04/04/2018

J'aime beaucoup venir chez toi, je fais toujours des découvertes ! Belle journée !

8. Marilyne 04/04/2018

@ Yuko : merci :-)

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