Roumanie : de la censure

Lors du Salon du Livre de Paris 2013, les propos lors des conférences consacrées à la littérature roumaine sont revenus sur la censure qu’ont subie les artistes sous le régime dictatorial de Nicolae Ceaucescu.

Tout comme la poétesseAna Blandiana, les auteurs Eugen Uricaru, Stelian Tanase ainsi que le professeur Alexandre Catinescu ont témoigné. La conférence était animée par Matei Visniec.

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Romancier, dramaturge, poète, interdit dans son pays, Matei Visniec a demandé l’asile politique à la France en 1987 où il fait le choix d’écrire en français ses pièces, dans sa langue maternelle ses romans ( Monsieur K.libéré, fable sur laquelle plane l’ombre de Kafka, a été traduit cette année – Éditions Non Lieu ). Il est également journaliste à RFI.

Matei Visniec a choisi l’exil. Les personnalités invitées ont vécu et écrit  » du mauvais côté du mur, mais nous avons tous aimé la littérature, littérature de liberté, nous avons été protégé du lavage de cerveau. « 

Stelian Tanase nous a raconté, en toute modestie, sa naïveté. Son premier roman n’a pas été considéré comme  » dangereux  » pour la maison d’édition, il n’a subi aucune coupure. Ce n’est que lors du second qu’il a découvert la censure. Lorsque la Securitate, la police politique, a ouvert un dossier à son nom…

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Pour lui, une fiction restait une fiction, comme il l’a expliqué lors du premier interrogatoire. Ce roman était une comédie se déroulant à la cour d’un Tsar. Il se ne considérait pas par ce récit comme un opposant politique. Ce fut pourtant tout le sujet de son  » entretien « , ce sujet. C’est ainsi qu’il a réalisé que la censure, qu’il croyait simplement liée à la Propagande ( car elle s’appelait alors  » Conseil de la culture  » ) était en étroite collaboration avec la Securitate, surtout lorsqu’une publication était traduite en Occident. Et c’est ainsi qu’il s’est rendu compte qu’il était maintenant un artiste surveillé et qu’il en avait des comptes à rendre.

Le professeur Alexandre Catinescu a été un observateur des fonctionnements de la censure, de son évolution. Il en a bien expliqué les rouages. Et il a posé cette question :  » Que reste-t-il de quarante ans de littérature sous le régime communiste ? «

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Si la poésie est parvenue à traverser les frontières et les générations, le roman a été confronté à une censure radicale. L’organisme était plus vigilant sur le genre narratif.

Le professeur Calinescu qualifie les quinze premières années de la dictature communiste ( 1948 – 1965 ) de « traversée de la Sibérie « , il ne reste quasiment rien ( je vous renvoie à la tristement édifiante  » biographie  » du livre de Dinu Pillat  » En attendant l’heure d’après » ). La tragédie de la culture roumaine, c’est la publication en 1948 de la liste des ouvrages interdits qui comprenait presque toute la littérature de l’entre-deux-guerres et presque tous les grands auteurs du patrimoine roumain.

Ce sera seulement après 1964, deuxième période du régime, qu’il y aura un renouveau miraculeux de la littérature.  » L’assouplissement politique  » se traduisit dans les faits par la libération de nombreux prisonniers politiques. Parmi eux, nombre d’intellectuels et d’écrivains qui influencèrent la nouvelle génération en ayant les moyens de communiquer avec eux, de leur parler des livres interdits ( et de les faire lire ). Cependant, le professeur se demandait si le lectorat actuel pouvait lire cette littérature, la recevoir avec le regard du contexte dictatorial, prendre la mesure de cette lecture allusive, de cette complicité tacite entre lecteur et auteur. Comme Ana Blandiana, il a souligné cette relation privilégiée entre auteur et lecteurs. Et comme Ana Blandiana, il a cité ce fameux  » complexe de Kundera  » ( selon l’expression d’un auteur anglo-saxon ) dont souffraient les auteurs occidentaux : envier les auteurs de l’Est de leur écriture sous la contrainte de la censure, les stimulant et leur offrant cette complicité effective, affective avec le lectorat.

Paradoxe et perversité de la censure, le processus schizophrène d’autocensure qu’elle implique : en 1977, l’office officiel de la censure est supprimé. Et c’est ainsi qu’elle en est devenue tentaculaire, s’infiltrant partout puisque chaque responsable comme chaque rédacteur en était responsable…

L’auteur Eugen Uricaru est revenu sur cette seconde période du régime communiste, sur l’aventure de la création et de la publication de la revue Echinox.

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Eugen Uricaru a lancé la revue dans les années 70 alors qu’il était étudiant ( cette aventure éditoriale littéraire se poursuivit plus de quarante ans. Matei Visniec raconta que lorsqu’il était lui-même étudiant, il rêvait d’écrire pour Echinox ). Eugen Uricaru souligna le paradoxe de cette publication ( encore une fois, comme Ana Blandiana à propos de ces recueils ) : la revue, considérée comme apolitique, témoignait d’une liberté d’expression qui n’existait pas. Et pourtant, elle l’était politique. En littérature. D’abord publication universitaire, le projet était de diffuser la culture roumaine. Pas seulement contemporaine. Et elle ouvrait ses pages aux minorités de langue hongroise, allemande, de Roumanie. Elle fut longtemps considérée comme  » un repère de l’histoire des lettres roumaines du XXème siècle. « 

Eugen Uricaru raconta, qu’à cette époque, il négociait avec la censure, il jouait la naïveté de la jeunesse, ou justifiait et expliquait en offrant des réponses  » prêtes à l’emploi  » aux censeurs. Il ajouta que cela fut possible car l’année 68 fut une année marquante. Les mouvements occidentaux ont eu des échos à l’Est.  Ils ont donné du courage, notamment aux intellectuels, et semé des doutes dans l’esprit des gouvernants. C’est ainsi qu’un groupe de jeunes roumains a créé une revue culturelle. Une revue dans laquelle on lisait des noms roumains célèbres, inconnus en Roumanie communiste. Eugen Uricaru a été renvoyé de l’université. Mais il a été également » mis à la porte de la censure  » comme il le dit lui-même avec humour. Mais il précise que ces petits jeux lui semblaient dérisoires par rapport  » à la tragédie culturelle  » citée par le professeur Catinescu, cette longue liste de livres interdits. Ainsi, la revue travaillait à retrouver le lien avec le passé, avec cette Roumanie d’avant, avec la culture européenne.

En tant qu’auteur, le jeu dura quatre ans. Son premier livre resta ce délai dans les tiroirs de la maison d’édition. Puis, pour le publier sans coupure, on lui demanda d’écrire un texte de préface niant le contenu du livre. Il a donc écrit la vérité : que ce roman était une œuvre de fiction…

Eugen Uricaru est actuellement chargé d’affaires culturelles dans différents ministères. Il est l’auteur d’une dizaine de romans. Seulement deux sont traduits en français, publiés par les éditions Noir sur Blanc : - Ils arrivent, les barbares et La Soumission.

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