Roumanie : la poésie derrière le mur

La Roumanie était le pays à l’honneur du Salon du Livre de Paris 2013. Nombreux étaient les auteurs roumains invités, auteurs de tous genres littéraires ( roman, poésie, théâtre, essai, BD, jeunesse avec des lectures de contes ) participant à des entretiens et des conférences.

C’est avec plaisir que je peux témoigner de l’intérêt des lecteurs, de la richesse du stand Roumanie, lieu privilégié de rencontres, réunissant autours des livres et des auteurs le lectorat français et la communauté roumaine installée en France.

 » La poésie derrière de mur  » est le titre de l’une des conférences en présence de quatre poètes roumains contemporains de la même génération ayant vécu la dictature de Nicolae Ceaucescu et la Révolution de 1989 : la poésie devant-derrière-contre-après le mur.

Ion Muresan, Mircea Dinescu, Dinu Flamand et Ana Blandiana ont témoigné de la pratique de leur art, espace de liberté reconquise.

( je profite de cet article pour préciser que la poésie est bien plus diffusée, reconnue et lue dans les pays de l’Est qu’en France, constat qui m’a été pleinement confirmé lors de ce salon )

Passionnante conférence animée par le poète Jean-Pierre Siméon, à qui nous devons Le Printemps des Poètes. Il était passionnant de les écouter raconter ce don de paroles ( dans tous les sens de l’expression ) et souligner les paradoxes de leur voix poétique entendue comme protestataire et politique dans le contexte de la dictature. Chacun a subi des interdictions de publier. Pourtant, leur écriture n’a pas changé après la Révolution de 1989 parce qu’ils se sentaient libre en exerçant leur art.

L’importance de la parole. Muselée. La poésie, sous la dictature, a été un mode d’expression, diffusée clandestinement ou non – ce que l’on appelle les samizdats -, qui a eu le pouvoir de compenser la disparition des textes victimes de la censure et de l’épuration culturelleChaque poète a témoigné de l’attention des lecteurs aux publications, de ce rendez-vous avec les lecteurs, de la complicité partagée, d’une solidarité, entre auteurs, entre lecteurs, qui s’élevait au dessus du mur, le long du mur. De l’art de la métaphore…

-  » La dictature, c’est la mère de la métaphore  » – Borges -

Et du paradoxe. Ion Muresan et Ana Blandiana l’ont relaté à travers leur histoire, après la Révolution, ce sentiment de  » s’égarer dans la liberté « . Un auteur britannique, parvenu enfin à rencontrer Ana à l’époque du mur ( interdite de publication par trois fois et surveillée ), lui avoua lui envier son  » emprisonnement idéologique  » car il considérait son écriture sans contrainte perdue, sans force, dans l’espace créatif de  » l’indifférence de la liberté « , dans lequel le lectorat est moins attentif à l’importance de la parole.

Les poètes ont rappelé le média unique d’un parti unique. Mircea Dinescu a évoqué les files d’attente. Pas seulement pour les denrées alimentaires, pour les livres aussi. Parce que la population avait faim, faim de mots aussi. La population cherchait dans les livres ces éléments de cette réalité qu’ils partageaient tous, dont personne ne pouvait parler. Ils attendaient ces mots qui leur parlaient…,  » les lézards-lézardes dans le mur « , selon son expression.

Je consacrerai un prochain article au système pervers et perfide de la censure, je souhaite maintenant consacrer cet espace à la parole libre, libérée, d’une grande et belle dame : Ana Blandiana.

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Son propos fut particulièrement intéressant, juste et fondamentalement humain sur le rôle du poète, sa responsabilité, sur son obsession intime : sa crainte du compromis.

Cette citation qu’elle nous a donné, qui dit tout :  » Parce que je suis capable de comprendre, je suis coupable pour tout ce que je comprends « .

Comme l’a dit Dinu Flamand :  » Nous étions heureux que la poésie se diffuse, mais à quel prix ? « .

Ana Blandiana a subi la censure, puis devenue une voix importante en Roumanie, l’interdiction de publication. Elle a expliqué que la littérature, comparée aux autres arts, était favorisée car elle ne pouvait être totalement interdite qu’après publication puisque non soumise aux contingences financières étatiques ( comme les arts visuels réglementés et exercés dans les ateliers d’Etat ), ou elle pouvait être diffusée clandestinement puisque l’auteur était seul, ayant uniquement besoin d’un bout de crayon et d’un mauvais papier…

Toute sa vie Ana Blandiana a lutté contre la censure, pour chaque vers. Elle compare cette confrontation à la lutte gréco-romaine, à cet enlacement brutal qui entraine à terre et macule, du fait de l’ambiguïté de la situation : lorsqu’un recueil était officiellement publié, parfois même traduit, il devenait témoignage, témoignage d’une liberté d’expression qui n’existait pas ! Lutte de conscience après la lutte de contexte. Ce remord, ce sont les poètes qui l’ont précédée qui l’ont aidée à l’assumer. Ana Blandiana s’est souvenue de tous ces vers qu’elle avait pu lire, tous ces mots qui furent si importants pour elle, qui l’ont touchée et portée. Elle a compris qu’à son tour, par ses propres vers, elle touchait ses lecteurs, qu’ils pouvaient, avec elle,  » respirer les dernières molécules de liberté « . Quelle meilleure définition de son inspiration… ?

Et que serait cet article sans l’un de ses poèmes ?

Je voyage en moi-même

Comme dans une ville étrangère

Où je ne connais personne.

Le soir j’ai peur dans la rue

Et les après-midi de pluie

J’ai froid et m’ennuie.

Pas une envie de voyager,

Quand même la traversée du chemin

Est toute une aventure,

Pas un souvenir d’autres vies

Face à la question

 » Pourquoi ai-je été amenée ici ? «

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- Voyage ( issu du recueil Le troisième sacrement 1969 ) - Extrait de Autrefois les arbres avaient des yeux – Editions Cahiers Bleus - Anthologie 1964-2004, présentée et traduite du roumain par Luiza Palanciuc -

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