Europe : Erri de Luca

L'écrivain italien Erri de Luca était présent à Livre Paris ( dernière parution : Le tour de l'oie - Gallimard 2019 ). Il a participé à un entretien sur la scène Europe intitulé L'Europe au coeur, animé par la journaliste Raphaëlle Rérolle ( Le Monde ). Un traducteur n'a pas été nécessaire, Erri de Luca s'exprime aisément en français.

Son sourire discret est un vrai bonheur, communicatif, l'écouter aussi, écouter cette " voix singulière " comme l'a qualifiée la journaliste. Les échanges ont été à la fois graves et drôles, j'y ai retrouvé la qualité de la simplicité ainsi que la force des lectures. Une heure inoubliable qui restera parmi mes beaux souvenirs de rencontres littéraires.

Erri de luca 1

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Raphaëlle Rérolle a débuté l'entretien par des éloges, la qualité littéraire, la réflexion humaine. Elle a ensuite présenté le dernier livre - Le tour de l'oie - , récit testamentaire dans lequel Erri de Luca relate un entretien fictif avec celui qui aurait pu être son fils, revenant sur son parcours, émaillé d'histoires significatives, de souvenirs.

Je laisse la parole à l'auteur, à l'homme de parole :

Je suis visité par les absents, des absents que je connais, que je n'ai pas autorisé à s'absenter. Je ne suis pas seul bien que je vive dans une maison isolée, je ne suis pas un, je suis habité par plusieurs personnes, je suis une communauté, de plus en plus nombreuse au fil du temps, au fil des disparitions. 

Un fils, c'est la seule personne qui a le droit de me critiquer, de me contredire. Devant lui, j'ai à justifier ma vie. Un fils a le droit de demander des comptes.

Mais on ne choisit pas tout dans une vie, c'est pour cela que j'ai utilisé l'image du jeu de l'oie, de ses cases. Je n'ai pas choisi de naître à Naples. Si j'avais choisi, je serai né près d'un fjord en Norvège, ça correspond mieux à mon caractère. A Naples, j'ai eu la chance, enfant, d'être installé dans la chambre des livres de mon père. C'était la plus silencieuse, les livres faisaient écran. Bon, non, à Naples, je vais dire c'était la moins bruyante, mon fjord. J'y ai appris l'isolement. L'isolement, pas la solitude. A Naples, la solitude, c'est impossible. L'isolement, la faculté de se retirer, d'écouter. Quand j'étais ouvrier, je travaillais dans le vacarme et la poussière. J'ai pratiqué l'isolement en travaillant, ma pensée était libre ainsi.

C'est cette faculté d'isolement qui permet que je reçoive des visites. Je perçois les présences, et c'est la voix qui donne réalité. Mes personnages ne vivent que par les mots, leurs mots. Mes phrases ne sont pas plus longues que leur souffle. Le point, ça sert à ça, la virgule c'est à peine une respiration. ( je n'ai jamais compris le sens du point-virgule ni des points de suspension, il n'y a rien à suspendre... )

Dans le livre, le récit se déroule sur une seule nuit. Mais il est en réalité tous les soirs de l'écriture, de la présence avant qu'elle ne disparaisse définitivement. L'écriture, c'est une force diabolique, c'est une définition de la vérité, uen définition de la vie écoulée. Avant l'écriture, il n'y a pas de forme définitive, tout est encore possible de mensonge.

A propos de l'Europe :

Je me déclare Napolitain et Européen, j'appartiens à ce continent qui s'est formé après la seconde guerre mondiale. Avant, ce continent était une assemblée de pays toujours en guerre. C'est pour cela que les premiers accords ont concerné la gestion du fer et du charbon, les matériaux nécessaires à la guerre. En les contrôlant, on pouvait empêcher le retour de la guerre, surmonter les rivalités, empêcher la destruction totale. Malgré cela et la condamnation du fascisme, la guerre est revenue en Europe, elle est revenue en Yougoslavie, après Tito.

Ce fut terrible de l'entendre raconter cette guerre, à laquelle il a pris part en tant que bénévole humanitaire, sa voix était vibrante, pourtant toujours douce.

J'étais maçon. Un groupe de bénévoles catholiques qui allait à l'aide des populations m'a demandé si je pouvais faire le chauffeur. C'était un appel auquel il fallait obéir. Je suis d'une génération sans guerre, je crois que je culpabilisais. Mes camarades ouvriers m'ont permis de prendre 5 jours pour ce voyage, ils se sont arrangés. Et puis j'ai fait 40 voyages.

Naples a été la ville la plus bombardée d'Italie. C'était le cauchemar de ma mère, le son des sirènes d'alerte, un cauchemar qui ne l'a pas quitté. Un bombardement aérien, c'est l'acte de terrorisme absolu, c'est fait pour tuer le plus de personnes civiles possibles. J'ai entendu ces sirènes en Yougoslavie. Le cauchemar de ma mère, c'était ma colère.

L'OTAN a bombardé Belgrade. Je suis allé devant l'ambassade pour protester. Nous bombardions un pays contre lequel nous n'étions pas en guerre. Comme j'avais un peu de notoriété, j'ai pu aller avec une voiture, voir et raconter. Quand on a un peu de notoriété, il faut être l'amplificateur. Je ne suis pas porte-parole. Je suis avec les autres, je leur sers de porte-voix. 

Alors j'ai fait le citoyen européen. Je suis allé à Belgrade parce que je suis de Naples, ça paraît stupide, non ? Ce sont les cases du jeu de l'oie. J'ai préféré faire mes conneries à Belgrade plutôt qu'en Italie. C'est là que j'ai entendu la première fois les bruits les plus forts de ma vie ( mais je ne suis jamais entré dans une discothèque, je ne peux pas comparer ).

Je pense que l'Europe est inévitable. La guerre ne reviendra pas. Les nationalistes sont en contradiction avec le mouvement de l'histoire qui est celui de l'intégration de l'Europe. C'est une force de résistance qui ralentit mais ne peut pas arrêter le mouvement. 

Nous sommes une forêt de gens. Lors d'une prise de sang, je préfèrerai qu'on me dise tous les peuples qui se mélangent dans mon sang plutôt que mon taux de cholestérol. Et s'il en manque, qu'on me fasse une transfusion. Nous sommes biologiquement mélangés. Être différent, c'est une prétention. Le sentiment d'identité locale, il faut le faire soigner, ça n'existe pas. 

Les migrants :

En tant que lecteur, auditeur, écrivain, je dis que c'est épique, c'est la plus grande tragédie de notre époque. L'Europe laisse faire à la mer une sélection naturelle.

Aujourd'hui, la Méditerranée est le laboratoire le plus intensif de transformation de corps humains en plancton. " *

J'ai dans mon sang l'immigration italienne, notamment aux USA. Je sais que les flux migratoires sont plus forts que n'importe quelle adversité ou résistance locale. C'est l'histoire de l'humanité. L'opposition de l'Europe est criminelle. Les Européens font des efforts pour s'enfermer dans leur hospice de luxe. C'est un crime de guerre en tant de paix. 

J'ai été un immigré italien en France, dans les années 80, quand j'étais maçon. La France m'a accueilli.

Erri de Luca nous a parlé de fraternité, nous a rappelé l'étymologie lyonnaise du mot Saboter qu'on lui a tant reproché ( saboter, c'est français, son origine est une origine de solidarité, un verbe d'opposition qui ne veut pas forcément dire destruction. En Italie, nous avons inventé le mot fascisme, beaucoup moins bien ). Puis des questions lui ont été posé sur Batista, la traduction, son admiration pour Borges. Je n'ai pas pu tout noter.

Cette dernière phrase, alors que nous parlions du yiddish et de poètes :

La littérature transforme la destruction en chant, c'est nécessaire, c'est son rôle et son pouvoir.

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Les éditions Gallimard publient dans une nouvelle collection, comme des cahiers - Tracts -, des textes courts militants. Ce mois-ci est paru l'essai d'Erri de Luca Europe, mes mises à feu ( * la citation dans ce compte-rendu en est extraite ). On y retrouve son ton, son écriture, ses réflexions, la littérature et ses engagements. Cet essai a été écrit pour ce rendez-vous Europe; une déclaration d'une quinzaine de pages, complétée de trois articles ( dont Une forêt de gens )

Luca europe

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Commentaires (11)

1. Passage à l'Est! (site web) 21/03/2019

Je n'ai encore rien lu de lui, mais ce résumé de sa pensée le rend tres attrayant. Par quel livre vaut-il mieux l'approcher? Merci.

2. Kathel (site web) 22/03/2019

Il devait être passionnant à écouter ! C'est vrai qu'on l'imagine mieux norvégien que napolitain, à le voir, et même à le lire d'ailleurs. Il faudrait que je le lise de nouveau, je ne le connais pas tant que ça.

3. Dominique (site web) 22/03/2019

j'admire cet homme et je suis heureuse de ses paroles que l'Europe, j'aurais été navrée qu'il fut anti européen
j'ai lu plusieurs de ses livres moins connus sur sa lecture de la Bible en hébreu et cela m'a passionné, par ailleurs il s'est mis récemment au Yiddish comme une forme de respect pour cette langue qui meurt et qui pourtant a tant compté pour la littérature et la culture

4. Marilyne 22/03/2019

@ Passage à l'Est : et l'écriture est très belle. Je ne connais pas bien ses livres dans lequel il commente les textes sacrés ( d'un point de vue littéraire, non religieux ). Pour les romans, je te recommande Trois Chevaux et/ou Le tort du soldat, ce sont des textes courts et forts. J'espère que tu accrocheras.

5. Marilyne 22/03/2019

@ Kathel : c'était délicieux de l'entendre parler de Naples et du bord de la mer :). Je le lis encore également, il y a toute une part de ses écrits que je ne connais pas.

@ Dominique : admiration partagée. Oui, il nous a parlé du yiddish, de ce qu'il a lu, de ce qu'il traduit, avec un profond respect. Je suis très intéressée par ses livres sur sa lecture de la Bible, j'ai noté le titre " un nuage comme tapis ".

6. Passage à l'Est! (site web) 23/03/2019

Merci, je note les deux titres. Dommage qu'à Budapest il ne soit disponible qu'en italien. Ce sera pour un prochain passage en France!

7. Marilyne 23/03/2019

@ Passage à l'Est : avec plaisir. J'ai beaucoup aimé Le tour de l'oie mais il vaut mieux connaître un peu mieux l'auteur pour l'apprécier je crois ( lu traduit en français aussi, je n'ai pas le privilège de lire en VO non plus ).

8. Alys (site web) 24/03/2019

Merci pour ce compte-rendu!! :)

9. Marilyne 24/03/2019

@ Alys : avec plaisir. Je suis tout-à-fait disposée à recommencer pour Erri de Luca :-D

10. ellettres (site web) 26/03/2019

Quelles phrases fortes ! Ça me donne envie de découvrir Erri de Luca... (ah non, pas de points de suspension !)

11. Marilyne 27/03/2019

@ Ellettres : rien à suspendre, surtout pas la lecture de Erri de Luca ;)

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