Apprendre à lire - Sébastien Ministru

Ministru

- Grasset ( Collection Courage ) - 2018 -

Approchant de la soixantaine, Antoine, directeur de presse, se rapproche de son père, veuf immigré de Sardaigne voici bien longtemps, analphabète, acariâtre et rugueux. Le vieillard accepte le retour du fils à une condition  : qu’il lui apprenne à lire. Désorienté, Antoine se sert du plus inattendu des intermédiaires  : un jeune prostitué aussitôt bombardé professeur. S’institue entre ces hommes la plus étonnante des relations. Il y aura des cris, il y aura des joies, il y aura un voyage.

Une découverte que ce titre, que je dois à Autist Reading

Je me suis totalement laissée prendre à cette lecture. Et surprendre. La quatrième de couverture est exacte, certes, pourtant elle ne dit pas ce qui se joue réellement dans ce récit. Ce roman s'attarde peu sur l'analphabétisme du père, sur ses causes attendues plutôt que les conséquences. Ce sont de belles pages que ce retour en prise de conscience sur l'enfance du père, sur ce que ce vieil homme conquiert comme une revanche mais ce roman, c'est bien plus celui du fils que celui du père.

 " Que mon père ne sache ni lire ni écrire, je n'y avais jamais pensé. Je n'avais jamais remarqué chez lui un quelconque sentiment de honte car je croyais mon père plus fort que la honte. "

" Sa vie et ses premières années passées à avoir peur seul dans la montagne n'avaient  forcément rien d'héroïque, rien qui mérite qu'on y puise la matière à construire un roman. Au plus profond de moi, je pensais que mon père ne pouvait pas intéresser les livres. J'étais trop jeune et trop stupide pour ne pas voir qu'ils intéressaient pourtant mon père. "

Ce fils en est le narrateur. Et il se pose beaucoup de questions. Il revient autant sur la personnalité de son père, ce qu'il a été ou pas pour lui, que sur sa propre vie, miroir négatif, sur sa propre personnalité, ses blessures, ses amours, son couple, sa vie professionnelle, sa vie homosexuelle. C'est à lui d'apprendre la transmission, lui, ce fils brusque face à son père gauche, sombre et acariâtre ", malgré les relations plus que distendues depuis la décès de la mère, il y a longtemps, à l'adolescence.

Apprendre à mon père à écrire et à lire , alors qu'il ne m'avait jamais rien enseigné. "

Pas de compromis ni complaisance dans l'écriture, la plume pointe, pourtant pudique; c'est ce que j'ai le plus apprécié dans ce court roman, ainsi que les personnages du père comme du fils restent eux-mêmes, le réalisme de leur environnement, de leurs personnalités. J'ai moins apprécié le trio, à la fois trop orignal et trop convenu par l'intervention d'un tiers ( étudiant-prostitué soit-il ) qui, par son statut extérieur, rompt les barrières, ne respecte pas les codes de silence; électron libre " comme (à) un petit-fils contre la jeunesse duquel on ne peut pas lutter ".

Toutefois, ce premier roman est réussi, le ton est direct, il est juste autant que l'introspection et ses teintes crépusculaires, l'épilogue délicat sans lyrisme. 

.

Première page : 

Je ne suis pas beau mais je ne suis pas laid. La seule fois où je me suis vraiment effrayé en me regardant dans le miroir c'est le jour où, jouant avec ma main pour cacher ma bouche, et fixant mon regard, j'ai cru apercevoir mon père. Je devais avoir dix-huit ou dix-neuf ans. Depuis, j'ai appris à vivre avec cette tête, celle de mon père, lui aussi ni beau ni laid mais atteint d'un charme dont je suis démuni. Il m'a bien fallu accepter de vivre avec cette ressemblane qui, quoi que je fasse, relève de la traque pure et simple. J'ai aussi appris à ne pas trop sourire afin de ne pas dévoiler une denture très imparfaite qui trahit les origines modestes. Pour de multiples raisons, j'ai tout fait pour me détourner de mon père, mais à soixante ans, j'en suis encore à me dire que je ne peux pas échapper à sa surveillance puisqu'il est arrimé à mon corps. Je ne peux pas lui échapper, et les fréquentes visites que je lui rends, dès que mon travail m'en laisse le temps, témoignent d'un rapprochement qu'il faut bien appeler des retrouvailles. "

Plus loin, page 23 :

Dans les années 40 en Sardaigne, il n'avait reçu aucune instruction. D'après ce qu'il m'avait raconté, il avait passé toute son enfance et une partie de son adolescence dans la montagne à diriger un troupeau de moutons que je n'étais jamais arrivé à imaginer sans que cela me fasse sourire. L'image d'un petit garçon mené à coup de pied au cul pour aller traire les brebis me paraissait si archaïque et si éloignée de tout ce que j'avais pu vivre dans ma propre enfance. Pour moi, berger c'était une profession qui n'existait qu'une fois par an, dans la crèche au pied du sapin. Les moutons étaient des animaux rigolos qu'il fallait colorier dans de jolis livres d'images, mais certainement pas une réalité, et encore moins la vie de mon père dont le vrai métier avait consisté à descendre se brûler les poumons dans les mines du Nord. "

.

- Le billet de Laeti - Participation au mois belge - Lecture avec Anne -

*

Commentaires (10)

1. keisha 04/04/2018

Repéré, chez le mêem blogueur! tu penses bien que j'ai noté

2. Annie (site web) 04/04/2018

Beaux résumé et extraits. Les ressemblances que l'on ne souhaitent pas sont parfois bien difficiles à vivre, mais que faire , on ne peut pas se renier soi-même !
Quant à penser que quelqu'un ne souhaite pas lire, c'est un réflexe fréquent (et facile ?), alors que l'illettrisme est une si grande souffrance.

3. Anne (site web) 04/04/2018

Le bandeau sur la couverture est un peu racoleur, je trouve... et en effet, il ne correspond pas à la situation exacte du roman. Quele belle lecture tu as faite de ce premier roman... merci encore pour le partage !

4. Aifelle (site web) 04/04/2018

Je l'ai vu je ne sais plus où. Le sujet est original et m'intrigue. C'est noté.

5. niki (site web) 04/04/2018

il est sur ma liste depuis sa sortie car j'adore ministru, il a écrit quelques pièces de théâtre pleines d'humour et de tendresse que j'ai eu le plaisir de voir :)

6. Autist Reading (site web) 04/04/2018

Effectivement, si j'avais un bémol à exprimer, ça aurait été aussi à propos du personnage de l'étudiant. Mais il fallait bien un élément extérieur perturbateur pour "secouer le prunier", non ? Quoi qu'il en soit, je suis heureux que ça n'ait pas gâché ton plaisir.

7. Kathel (site web) 04/04/2018

Je ne suis pas sûre que ce texte me conviendrait, mais peut-être devrais-je noter le nom de l'auteur pour les pièces de théâtre qu'il a écrite...

8. Marilyne 04/04/2018

@ Keisha : je n'ai aucun doute :-) ( tu as vu, j'ai changé de Captcha, plus de codes :-p )

@ Annie : merci. Difficile à résumé, l'impression de réduire. Je suis très étonnée de ce réflexe fréquent que tu soulignes, j'ai toujours cru le contraire, je veux dire que pour moi c'est tellement une évidence que ne pas savoir lire est un manque douloureux. Je pratique le FLE. J'ai vu des gens, jeunes et moins jeunes, dire " je n'aime pas lire " parce que, en fait, c'était très difficile pour eux, à la limite de l'illétrisme. Mais, comme tu dis, en réalité, c'était une souffrance. Ils se sentaient rejetés, privés de...

@Anne : je suis bien d'accord, la quatrième aussi en précisant qu'il s'agit d'un prostitué. On dirait que tout l'intérêt du livre est dans cette " originalité ", alors que vraiment, non, ce sont les mots sur la relation.

@ Aifelle : j'espère que tu le trouveras. Finalement, ce que j'ai trouvé original, c'est effectivement l'âge du père pour apprendre, plus de 80 ans, avec les difficultés qu'on imagine. Et donc justement la réaction du fils qui n'y croit pas.

@ Niki : j'ai découvert par le billet de Anne pour le théâtre. C'est vrai que l'écriture est pointue. Du coup, je ne suis pas étonnée de ce que tu écris des pièces, et tentée :-)

@ Autist Reading : bien-sûr qu'il fallait cet élément perturbateur- intermédiaire pour ce récit, pour casser les murs, etc. Mais finalement, il n'était pas nécessaire qu'il soit socialement ceci ou cela ( d'autant que sa situation n'est pas exploitée dans ce récit, comme prétexte à dire sur le sujet ). Pour ma part, je trouve que sa jeunesse suffit, son projet aussi. Nous n'en savons pas plus et c'est bien, ça suffit. Pas du tout plaisir gâché, j'ai aimé les mots, pas les personnages mais leurs personnalités ;-)

@ Kathel : je crois que ce titre va apparaître encore sur les blogs, tu vas pouvoir confirmer ton avis.

9. Lili (site web) 07/04/2018

Autant le sujet m'inspire peu, autant j'aime beaucoup l'incipit. Je pourrais me laisser tenter par la découverte du coup :)

10. Marilyne 09/04/2018

@ Lili : je crois en effet que cette lecture c'est surtout une affaire de style.

Ajouter un commentaire