L'Algérie, c'est beau comme l'Amérique - Olivia Burton & Mahi Grand

.

Algerie

- Steinkis Editions 2015 -

L'Algérie, j'en entends parler depuis toujours dans ma famille pied-noir. Alors, j'ai décidé d'aller voir. Je pars seule, avec dans mes bagages des questions épineuses sur une guerre que je n'ai pas vécue, et le numéro de téléphone d'un contact sur place : un certain Djaffar...

.

Ce roman graphique de presque 200 pages est un récit de voyage autobiographique, un journal, un album familial. Et une réussite que ce partage de ce périple intime. En sept chapitres, Olivia Burton nous raconte son " retour " au pays de sa famille, l'histoire de cette famille qu'il lui était nécessaire de s'approprier, à sa façon. Sans prétention documentaire, sans jugement, sur ces pages délicates et émouvantes, Olivia Burton dit ses doutes, ses questions, ses angoisses : va-t-elle pouvoir (re)trouver, voir, comment sera-t-elle accueillie, elle née en France, fille de plusieurs générations de colons " en exil " en métropole depuis le début des années 60. 

Le premier chapitre nous embarque. Alors que l'illustration relate le départ pour Alger et les souvenirs d'enfant, par les mots, Olivia Burton raconte les réactions de sa famille native d'Algérie à son projet, repoussant toujours : " Mais à chaque fois que je relançais l'idée, tout le monde avait mieux à faire. C'était trop dangereux [...] Pour calmer la tempête familiale, j'ai promis de ne pas sortir d'Alger. J'ai menti. J'ai besoin de voir, je ne sais pas bien pourquoi mais c'est urgent. Je pars finalement. Et malgré moi j'ai la trouille. " . Elle raconte les origines, l'immigration française en Algérie, elle se remémore la place, l'espace, que l'Algérie a tenu, tient encore, dans sa famille, dans son enfance, omniprésente. Une mémoire fragmentée en héritage. Elle ne peut pas tout comprendre. Elle ne voit pas. Elle est trop jeune, trop loin. C'est une mémoire d'expatriés entretenue par la nostalgie et l'amertume de sa grand-mère, par les discussions et évocations des oncles et tantes lors des repas de famille. 

" L'Algérie, je ne fais que l'imaginer depuis l'enfance. "

La jeunesse sera douloureuse. Adolescente, elle découvre l'histoire de l'Algérie colonisée, la vie des colons et la société clivée, les " évènements ", le sens des mots et acronymes comme fellagha, OAS ; elle perçoit les préjugés, le racisme envers les Arabes, envers les Pied-Noir aussi, qu'elle subit, la " différence culturelle " de sa famille par rapport à ses amis de lycée et de fac, cette expression Pied-Noir, la guerre d'indépendance, les horreurs de la guerre, le rôle de chacun... Une histoire de générations.

" Je deviens alors schizophrène. Je défends ma famille contre les attaques à l'extérieur, mais à la maison, je commence à regarder bizarrement tous ces gens qui en effet parlent fort, en effet font des blagues racistes et chantent au dessert le Chant des Africains. "

En 2000, c'est le décès de la grand-mère et le déclic : aller en Algérie. Ce sera dix ans plus tard et ce voyage est raconté dans les chapitres suivants, le parcours de mémoire pour avoir ses propres images en quête des lieux, des maisons, des souvenirs, de sa famille. Des rencontres. 

Et c'est un " retour " à la réalité, ni noire, ni blanche, en camaïeu de gris comme l'illustration, feutrée et pourtant expressive et lumineuse. A la touche d'humour du texte répondent les touches de couleurs lorsque sont dessinées les photographies d'Olivia Burton. Un travail graphique soigné et fidèle, le crayon à la fois précis pour raconter les paysages et les personnes autant que libre d'onirisme et de symboles pour exprimer les émotions.

Ce voyage, ce sera Alger bien-sûr mais également les Aurès, les hauts plateaux de l'Est où ses grands-parents étaient installés, accompagné de Djaffar, Algérien de la génération des parents qui vit entre Paris et Alger. Son histoire et sa famille à lui, son regard sur ces histoires, la sienne, celle d'Olivia, aussi.

" Je repars avec mon bout d'histoire algérienne, qui n'a pas grand-chose à voir avec celle de ma famille. Mais c'est la mienne. "

.

Algerie2

" - C'est où ? / J'en sais rien ! / Ils disent quoi les panneaux ? / Aucune idée, je ne lis pas l'arabe / Tu ne sais pas lire l'arabe ?! / J'ai eu un instituteur français, je te rappelle ! / Et évidemment y'a personne dans ce trou, que des chèvres / Moi, je dirai à gauche... / C'est vrai que tu es un peu du pays !!!Ok, à gauche. "

.

Algerie4

.

Le 05 juillet 1962, c'était l'annonce officielle de l'indépendance de l'Algérie. Il existe de nombreux livres et films sur le sujet. Parmi les derniers lus-vus, je ne peux que en recommander une nouvelle fois deux aussi beaux que marquants, les deux inspirés de récits de Camus : - le roman Meursault contre-enquête de Kamel Daoud et le film Loin des hommes de David Hoelhoffen avec Reda Kateb et Viggo Mortensen.

*

Commentaires (7)

1. Asphodèle (site web) 05/07/2015

Je ne sais pas si on arrive à se faire "un bout d'histoire" ou si on se rassure avec. Même sans être totalement pied-noir, les parents nous inculquent une sorte de mémoire de l'exil qui est insupportable, alors que nous n'avons aucun souvenir et juste un acte de naissance pour histoire, justement... Ce n'est pas facile... J'ai "Loin des hommes" de Mauvignier dans ma PAL (et j'ai lu tout Camus^^) mais je retarde...alors que c'est idiot, je le sais bien ! :)

2. Marilyne 06/07/2015

@ Aspho : merci de ton commentaire. C'est exactement ce que raconte Olivia Burton, cette mémoire d'exil et de " l'avant ", un sentiment de décalage. J'avais noté " Les hommes " de Mauvignier, pas encore lu non plus. QuanD tu veux :)

3. Kathel (site web) 06/07/2015

Je découvre cette BD, qui est récente, il est vrai... Je note, j'aime ces récits de recherches de racines. Je pense à Come Prima qui était plus imaginaire, je pense.

4. Mo (site web) 07/07/2015

Je vois que tu as bien apprécié cette lecture ! il faut vraiment que je lise ce titre (depuis le temps que tu m'en parles !!).

5. Marilyne 08/07/2015

@ Kathel : je tourne autour depuis sa publication, enfin je l'ai lue ( alors que Come Prima non... ^^ )

@ Mo' : Ah. Aaaaah ;-)

6. Tania (site web) 10/07/2015

J'ajouterai "L'Algérie vue du ciel" vue à la télévision récemment : magnifiques paysages !

7. chinouk (site web) 19/07/2015

je note dès fois que je le trouve à la mediatheque, je ne suis pas Bd mais moi quand c 'est autobiographique, j'aime alors pourquoi pas

Ajouter un commentaire