La Bête est morte – Calvo

 Calvo bete est morte 1945

La Guerre Mondiale chez les animaux

La Seconde Guerre mondiale n’est pas achevée lorsque Victor Dancette, Jacques Zimmermann et Calvo unissent leurs talents pour dénoncer à leur façon ses atrocités. Réalisé en pleine occupation allemande, il est publié dans le troisième mois de la Libération. Ce bestiaire sanglant, qui s’inscrit dans la longue tradition du symbolisme animal, est à l’image de l’époque : féroce et impitoyable. La satire est anthropomorphe. Chaque animal a un pouvoir symbolique et évocateur véhiculant certaines valeurs. Des loups affreux et féroces (les Allemands) massacrent, de toute la force de leur artillerie, de braves lapins et de courageux écureuils (les Français), sans hésiter à envahir le territoire de fiers lionceaux (les Belges). Mais la résistance s’organise chez les résolus et flegmatiques bouledogues (les Anglais). Malgré les attaques menées par les hyènes enragées (les Italiens) et les singes perfides (les Japonais), ils gagnent du terrain grâce aux interventions salvatrices et musclées des puissants bisons (les Américains), tandis que les ours (les Russes) vendent chèrement leur peau…

- Texte de Victor Dancette & Jacques Zimmermann –

- Dessins de Edmond-François Calvo -

Cet incroyable album regroupe deux BD réalisées clandestinement pendant l’Occupation, puis publiées en 1945. Autant dire que c’est un monument, une fresque qui relève de la geste épique.

Première partie : Quand la bête est déchaînée -

Deuxième partie : Quand la bête est terrassée.

Le projet de cette publication était de présenter aux enfants les étapes et les enjeux politiques du conflit. Effectivement, la narration, par bien des aspects, semble s’adresser aux enfants : univers animalier et anthropomorphisme, ouverture du récit par une scène de veillée entre un grand-père raconteur d’histoires et ses petits-enfants avec prise de parole directe ponctuée d’expressions s’adressant à cet auditoire enfantin  » mes pauvres enfants, imaginez... », textes des vignettes numérotées, dessins dans l’esprit de cette époque des premiers cartoons.

Qu’importe.

La plaie est vive, le ton grandiloquent et patriotique, ce monde coupé entre les méchants  » Loups de Barbarie, de l’autre côté du torrent, par delà une forêt toute noire  » et les gentils peuples pacifistes, la nationale  » nature enchantée…on vivait bien au bon vieux temps…Quel beau pays que le nôtre, mes petits. « . Le propos est foncièrement pro américain, reconnaissant envers l’Angleterre, portant aux nues le courageux engagement et la vaillance de sa population; la haine viscérale contre le peuple allemand est terrifiante. Ces mots là, malgré toute l’admiration que j’ai ressenti pour cet album et bien que je puisse concevoir historiquement cette violence verbale qui répondait à une autre bien plus monstrueuse, m’ont donné les larmes aux yeux :  »  Mes chers petits enfants, n’oubliez jamais ceci : ces Loups qui ont accompli ces horreurs, étaient des Loups normaux, je veux dire des Loups comme les autres. Ils n’étaient pas dans l’action d’une bataille, excités par l’odeur de la poudre. La faim ne les tenaillait pas. Ils n’avaient pas à se défendre, ni à venger l’un des leurs. Ils avaient reçu simplement l’ordre de tuer. Ne croyez pas ceux qui vous diront que c’étaient des Loups d’une secte spéciale. C’est faux !  Croyez-moi, mes enfants, je vous le répéterai jusqu’à mon dernier soupir, il n’y a pas de bons et de mauvais Loups; il y a la Barbarie qui est un tout, et ne comporte qu’une seule race, celle des monstres, des bourreaux, des sadiques et des tueurs. « 

Mais qu’importe.

Cet album est un témoignage, un document exceptionnel fièrement inscrit dans son contexte. Sa valeur est autant historique que littéraire et esthétique. La maîtrise graphique et narrative est plus que remarquable, surtout lorsque on se rappelle les conditions dans lesquelles il fut conçu.

Le texte est dense, long, de plus en plus long au fil des pages, il y a tant et tant à raconter et à expliquer, mais fluide, s’arrêtant parfois sur d’édifiants épisodes individuels. La reconstitution résolument manichéenne encense le dévouement, célèbre l’héroïsme, l’union des états autour de valeurs morales; le lampion tricolore brille glorieusement de sa flamme patriotique dans ces albums. Solidarité et fraternité sont les maîtres mots. Le propos ne se limite pas aux manoeuvres militaires et alliances politiques. Il raconte les civils et n’occulte aucun aspect de la guerre si terrible soit-il : les bombardements, les ruines et les morts, le marché noir, les prisonniers, les arrestations, l’exode, la mitraille sur les routes, l’épuration et les déportations Nach Pays Barbare, les sabotages, les représailles dans les villages, l’hiver russe, la torture, les ondes Bibici, le Maquis, les pillages, le STO, l’attentat intérieur contre Hitler, les combats sur les côtes africaines et notre Grande Cigogne Nationale. Il y a des martyrs sur ces pages, bien peu de collaborateurs : la Chouette pour Pétain, la Vipère pour Laval et  » quelques menues fripouilles que le Putois Corrupteur [ Goebbels ] avait définitivement  » embochées « . L’union et la dignité se doivent d’être préservées et exaltées au coeur des souffrances, la trahison ne peut y être admise. Pas d’ombre sur cette lumière. Car cet album, c‘est aussi un appel à la mémoire de ceux qui ont tout sacrifié pour combattre l’idéologie délétère du Grand Loup en fureur.

Sur ce déchaînement de violence, le dessin est juste incroyable. Réaliste malgré le choix animalier, mêlant pourtant au chars, aux fusils, aux pendaisons, des épées de bois, des frondes, des batailles de boules de neiges sur les terres russes. L’illustration pourrait raconter à elle seule. Des pleines pages, impressionnantes de détails mais toujours aérées, illustrent les grands moments, jouant sur des références culturelles ( reprise du tableau La liberté guidant le peuple pour la libération de Paris ), s’offrant le luxe de l’humour satirique et parfois d’une touche de tendresse. Les portraits des personnalités sont parfaitement reconnaissables ( Calvo fut caricaturiste pour  Le Canard Enchaîné ). Sans mauvais jeu de mot, Calvo, quelle patte ! Ses dessins sont particulièrement expressifs et éloquents, sans naïveté complaisante pour le jeune lectorat, les personnages singulièrement présents, toute cette fureur, l’intensité de cette violence, d’un camp comme de l’autre, de cette volonté de s’y opposer, d’y résister, évoquée de façon saisissante.

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La qualité de cette réédition Gallimard, reliée tissus, lui fait honneur par son grand format ( 35 X 26 cm tout de même ) et ses pages épaisses.

Un album immense dans tous les sens du terme, une référence. En attendant le Mausde Art Spiegelman.

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J’ai eu la chance de voir l’imposant manuscrit et les planches originales de cette Bd ( prêt d’une collection d’un particulier ) cet été à Lyon lors de l’exposition Traits Résistants sur l’image de la Résistance dans la BD des années 40 à nos jours, développant le rôle de la propagande puis la  » (re)création «  d’une image du héros français valorisante, son évolution, la libération tardive du regard permis aux artistes, la force des témoignages, les tabous du sujet. Une exposition prenante d’une richesse iconographique et documentaire remarquable installée au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation dans les locaux qui furent occupés par la Gestapo. ).

J’ai admiré de grandes planches plus grandes encore que ce format généreux, les couleurs directes préservées, qui donnent et permettent de prendre toute la mesure du travail d’illustration. Extraordinaire.

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