Jours de Mai - Jean-Batiste Harang

Mai68

- Editions Verdier - Février 2018 -

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2018 est donc l'année des cinquante ans de Mai 68, anniversaire qui a les honneurs de la presse ( dès mars avec un dossier - pas inintéressant - dans le nouveau Magazine littéraire  ) et bénéficie de quelques expositions autour d'images iconiques ( Images connues et moins connues à la BNF - L'une des thématiques des Rencontres de la Photographies de Arles ). Grande lectrice de presse je suis ( et j'assume. Et j'aime ça ;)), pourtant c'est devant ce recueil publié par les éditions Verdier que ma curiosité a cédé ( oui, le nom de l'éditeur et le dessin de couverture, couvrant tout le livre, par Frédéric Pajak, ont aussi été des arguments. Certes ).

Cette lecture a tenu promesse quant à mes attentes, je voulais simplement " lire Mai 68 ", lire comme une revue de presse, pas un récit historique, pas une mythologie. Ce livre, c'est une rétrospective sans prétention ni analyse, pas d'orientation, d'interprétation, de bilan. Ce recueil, c'est un journal, ce qui explique son titre.

Jean-Batiste Harang est journaliste. Les éditions Verdier publient dans ce livre les articles qu'il a écrits en mai 1998 à la demande du journal Libération : un article par jour qu'il rédige après avoir lu la presse du même jour en 68, en observateur. Si le sujet principal sont les manifestations-grèves en France, le journaliste les complète des actualités internationales de l'époque ( et même de publicités, parce que lire certains argumentaires publicitaires après certaines informations, par un jeu de décalage et un esprit à l'ironie, c'est fort drôle ). Le ton des articles n'a rien d'académique, ils sont clairs, précis, gentiment impertinent parfois. C'est un feuilleton agrémenté, pour chaque date, d'une rubrique " Ils disent ... ", citations extraites d'interviews, communiqués, tracts.

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" Ce jour-là, lundi 6 mai : le dépavage s'organise

- Huit trublions devant le conseil de discipline de l'université, 15000 manifestants excités, 10000 policiers excédés. Emeute et ratonnade -

[...] 29 compagnies de CRS, 73 escadrons de gardes mobiles font route vers la capitale, avec les effectifs de la police municipale, on compte 20000 hommes sur le pied de guerre. Ce lundi, ils sont déjà 10000, pour 3000 manifestants selon les radios périphériques, 1000 selon la radio nationale. Les étudiants chargent, la police recule. A 18H30, les rescapés du premier accrochage rejoignent à Denfert-Rochereau la manifestation organisée par l'Unef, les troupes grossissent, jusqu'à 15000 étudiants comptés par Le Figaro. Les plus assidus auront fait trente kilomètres dans les rues de Paris. L'affrontement souhaité par les uns, redouté par certains, n'est évité par personne. Les artificiers de la jeunesse s'en donnent à coeur joie, frondes, billes d'acier, pavés, tout vole, l'approvisionnement du dépavage s'organise, les gardes mobiles reculent, on renverse des bus, des cabanes de chantier, des voitures, on les brûle parfois, on descelle les grilles de fonte au pied des arbres. La police ne reprend le contrôle de la rue qu'après 21 heures, la ville respire la lacrymo. Les forces de l'ordre cèdent la nuit à la rancoeur de la défaite des heures du jour, de véritables ratonnades ont lieu sur les manifestants dispersés, et le centre Beaujon, où sont regroupés les appréhendés, se construit dès ce premier soir la réputation justifiée de site de violences policières gratuites. 422 arrestations, 345 policiers blessés dont 24 à l'hôpital, 600 étudiants hors de combat. M.Peyrefitte, le ministre de l'Education Nationale, déclare qu'il ne faut pas exagérer. "

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La préface de Mathias Enard est savoureuse, la citation d'ouverture du prologue de Jean-Batiste Harang fameuse ( en bel hommage, me semble-t-il ) : 

" Nous avons fait Mai 68 pour ne pas devenir ce que nous sommes devenus " Georges Wolinski

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Avant l'exposition de la BNF - Icônes de Mai 68, les images ont une histoire - qui revient sur la construction médiatique de notre mémoire visuelle collective ( de avril à fin août ), j'ai choisi de découvrir celle présentée aux Beaux-Arts de Paris, ouverte dès février, qui se termine le 20 mai. Cette exposition s'intitule Images en lutte : la culture visuelle de l'extrême-gauche en France. - site ICI -

Peurrouge

Passionnante exposition consacrée à l'expression engagée, politisée, par les arts visuels, de 1968 à 1974; des oeuvres collectives, des oeuvres anonymes, des affiches, des tracts. L'exposition présente les grandes luttes sociales, les grandes contestations, des grandes utopies révolutionnaires, les grands courants d'extrême gauche ( maoïstes, trotskystes, libertaires... ) les années d'idéalisme à gauche à travers leurs images de combats, comme une histoire politique de la création graphique, entre art et propagande, pas de simples illustrations. 

Sois jeune et tais toi

Une exposition riche et dense, ouverte à l'international, qui débute par les affiches de Mai 68 produites par l'Atelier Populaire des Beaux-Arts ( dont des originaux, dessins aux feutres - slogans corrigés ), foyer créateur de mai-juin ( suite à l'occupation de l'école des Beaux-Arts par les étudiants rejoints par les enseignants et des artistes ) jusqu'à ce que la police le ferme. La suite du parcours présente également des peintures, des vidéos, des photographies, des journaux et magazines. Une petite salle est transformée en bibliothèque, des livres et exemplaires presse d'époque consultables ( dont Charlie Hebdo - avec les excellents dessins de Reiser - et un magazine qui n'existe plus au titre évocateur La Gueule ouverte où l'on retrouve Cabu et Wolinski ).

Au long de cette exposition foisonnante, des thèmes et une chronologie nous accompagnent. Nous y voyons le pacifisme résolu, l'antimilitarisme, les mouvements antinucléaire, le soutien aux travailleurs immigrés en France, les revendications féministes et homosexuelles, ainsi que l'ailleurs fantasmé ( avec la Chine de Mao, Cuba castriste... ), la dénonciation de la dictature de Franco, le soutien au peuple vietnamien, aux Black Panthers.

Cette exposition, c'est le dessin d'une époque. A voir, à voir, à voir.

Affichebarue

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Commentaires (6)

1. MTG 29/04/2018

Le citation de Wolinski est excellente en effet.
Oui en parle beaucoup de mai 68, certains s'y croient encore d'ailleurs. C'était un an avant ma naissance mais en Lozère, mes parents n'ont guère vu de manifestations et de barricades...c'était le fin fond de la france...

2. Annie (site web) 29/04/2018

Ah, le terrible humour de Wolinski ! C'est si juste !
Mais c'est déjà bien de l'avoir fait et je trouve assez suspects ceux qui a soixante-dix ans restent tels qu'ils étaient à vingt.
La vie nous appris des choses.L'important est cependant de garder les yeux ouverts.

3. Aifelle (site web) 29/04/2018

Pas trop envie de lire sur mai 1968, vu que je travaillais déjà depuis 4 ans, que j'étais loin du monde étudiant, que je n'ai d'ailleurs jamais connu ; je ne me reconnais pas dans ce qu'ils racontent. Par contre, j'ai apprécié ce qui en a découlé côté féminisme et libération d'un tas de choses. La France de De Gaulle, c'était pas la joie !

4. Marilyne 30/04/2018

@ MTG : oh, finalement, ne pas avoir croisé de CRS, c'est plutôt bien ^-^. Née en 1970, pas vu non plus, en revanche ma mère était en école d'infirmière à Paris, réquisitionnée pour les urgences...

@ Annie : je vous rejoins totalement ! Heureusement, même si ce fut parfois dans la douleur, nous ne pouvons être les mêmes à 20 ans et à 50 ans. J'approche de cette cinquantaine, je ne me suis pas toujours amusée, et pourtant j'apprécie cet âge, parce que oui, j'ai appris beaucoup, sur la vie, le monde, sur moi aussi, je regarde différemment ( et peut-être mieux ). J'en profite pour vous remercier de vos commentaires.

@ Aifelle : je te comprends, la période doit être envahissante pour toi. Et je te crois pour la France de De Gaulle ! J'ai vraiment été très intéressée par cette exposition et par toute la partie sur les revendications féministes, j'ai pensé à toi, justement. Il y avait un montage photographique impressionnant d'une artiste que je ne connaissais pas : Annette Messager. Cela s'appelle Les tortures volontaires ( sur le corps de la femme ) , cela date de 1972 et ça m'a frappée parce que je ne vois pas ce qui a changé ...

5. yuko (site web) 30/04/2018

Une oeuvre préfacée par Mathias Enard, ça me rend curieuse. Merci pour la découverte ! Bises

6. Marilyne 01/05/2018

@ Yuko : je ne m'attendais pas à ce que ce soit lui qui signe cette préface, et le texte est réussi !

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