La Zone - Markiyan Kamysh

La zone

- Arthaud - avril 2016 -

- Traduit de l'ukrainien par Natalya Ivanishko -

Markiyan Kamysh est un jeune Ukrainien, aventurier et journaliste. Né en 1988 deux ans après la catastrophe, il appartient à la « génération Tchernobyl ». Pour lui comme pour ses camarades d’errance, la Zone – cette Zone d’exclusion nucléaire où toute présence humaine est interdite sur un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale – est devenue « une terre de paix, figée et hors du temps ». Depuis 2010, Markiyan Kamysh a passé plus de deux cents jours à explorer la Zone, « à renifler et toucher chaque débris de cette poubelle, chaque fragment du passé ». Il connaît les lieux comme sa poche et nous embarque à la découverte de « l’endroit le plus exotique du monde ».

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J'ai découvert ce livre en écoutant son auteur à l'occasion d'un entretien lors du Festival Etonnants Voyageurs de St-Malo en 2016; entretien qui m'a incitée à lire ce récit.

Markiyan Kamysh ne mâche pas ses mots. Il nous a expliqué sa relation particulière à la Zone, à la fois matière littéraire - produit d'exportation vers l'Europe : " quand on parle de l'Ukraine, on parle de la Zone " - et, pour sa génération haut lieu d'exotisme, au sens où tout y est étonnant, détonant, tout en faisant partie de leur histoire, de leur monde, de leur territoire. Les espaces y sont différents, les lois y sont différentes. La Zone est " un microcosme gigantesque ", un lieu d'exploration où la nature a pleinement repris ses droits, d'où l'humain a été chassé.

Le jeune auteur ukrainien a bien précisé qu'il ne dansait pas sur les tombes, il est fils de liquidateur volontaire. Dans ce livre, il nous raconte sa fascination pour ce lieu dont il ne peut se détacher. Ce récit relève du tragi-comique, tout en paradoxes. Markiyan Kamysh y est ironique, autant envers lui-même et les visiteurs, ces " touristes de la désolation " ( expression que je reprends d'une exposition photographique édifiante vue lors des Rencontres de la Photographie à Arles ) pour y prendre " des photos pathétiques sur fond de puissance militaire soviétique " et " tripoter en personne cette carte postale géante, cet archétype de la ville fantôme ", qu'envers son pays. Et pourtant, il regarde vers l'avenir. Il interroge, il montre, comment on continue à vivre, vivre quand même lorsqu'on est natif de cette région. Parce que la vie est toujours là. 

Ce sont ces paradoxes que l'on retrouve sur les pages, dans l'écriture; des pages de cauchemar sur cette poubelle qu'est devenue cette zone, des pages lyriques qui subliment une jungle qui en devient presque " merveilleuse " au sens littéraire du terme, parce que " la première chose qui frappe quand on y est, c'est la beauté du lieu, sa luxuriance et la paix ". C'est une Zone insaisissable, incompréhensible.

Markiyan Kamysh a parcouru 700 km dans la Zone au cours de ses six années d'incursion-excursion avant d'écrire ce livre ( qui comporte en épilogue une carte détaillée et explicative sur l'état originel puis la transformation-le pillage des villages, notamment, en épilogue ). Ces voyages et l'écriture lui ont permis une approche plus profonde. Il considère qu'il lui a fallu deux ans pour écrire de la littérature.

" La Zone, pour moi, c'est des émotions, c'est avoir appris à ressentir plus fort, plus profondément; j'ai appris le calme, la solitude dans son sens positif. Mais je suis victime du syndrome post-expédition. Le retour est très difficile, je dois me réadapter. Quand je rentre à Kiev, c'est comme si j'arrivais à New-York. "

Quant au danger des radiations, il répond qu'il n'y a pas de bravades dans ses actes. Il sait où sont les radiations les plus fortes ( à la fête foraine, dans les immeubles ); il sait que c'est un feu, une brulure qu'on ne voit pas. " On s'habitue au danger, je n'ai plus peur des lynx, des loups, des sangliers, je n'ai plus le vertige en montant dans les tours. "

Toutefois, à la lecture, le ton m'a paru tout de même quelque peu bravache et cynique dans sa façon de répéter la marginalité et la folie de cette fascination, à en devenir bouleversant par les descriptions, par ce besoin d'y retourner en toutes saisons, de chercher... quoi ? Effectivement, cette fascination n'est pas morbide, c'est l'exploration d'un autre monde, d'une autre époque aussi. Le récit est précis, soutenu par les notes de la traductrice, et il faut reconnaître à l'auteur un certain sens de la formule. Markiyan Kamysh ne fait l'impasse sur aucun aspect, que ce soit ce tourisme ( auquel il prend part active ), les pillages, la frontière si proche et les trafics qui s'ensuivent, la ronde des gardes policiers et des visiteurs clandestins. Il y a toute la faune de la Zone, dans tous les sens du terme. Ce qui m'a semblé long, au fil des pages, ce sont les heures de ces hommes " un peu ivres, un peu défoncés " sur un vocabulaire vulgaire lassant, faisant tourner en rond le récit tout en se défendant du goût pour le post-apocalyptique. Pourtant il sait bien la décrire la Zone, Markiyan Kamysh, on la ressent cette fascination paradoxale, une fascination hallucinée, une contamination qui n'est pas radioactive mais addictive. Markiyan Kamysh sait écrire l'après Tchernobyl, ce qu'est la Zone et son évolution - la centrale, Pripyat, les villages, la caserne... - sa réalité comme ses fantômes; comme " le dernier Klondike ".

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" Les ravages méthodiques de la saison froide permettent de saisir très précisément le sens du mot FIN. Le temps arrache le carrelage des murs, effrite le plâtre et le saupoudre en tas épais le long des centaines de cages d'escaliers de Pripyat. C'est l'hiver qui fait preuve du zèle le plus destructeur. C'est lui qui agonit les carreaux de coups de poing. C'est lui qui érafle les visages des bas-reliefs soviétiques. En hiver, l'humidité enrobe de noirceur les restes du passé : renverse les chaises, gonfle le parquet, décolle le papier peint et le jette à terre.

C'est alors que l'on remarque les fresques : elles se morcellent sous nos yeux, se déversent sur le sol en confettis multicolores. On revient au même endroit, pour trouver chaque fois de moins en moins de témoignages d'époques révolues.

La première fois que je suis allée à l'école de Tchernobyl-2, un soleil de mi-septembre brillait et les vitres brisées crissaient sous mes pieds. Au son de mes pas, les oiseaux s'envolaient des classes désertées et se posaient sur les branches de bouleaux qui surgissaient à travers les terrasses et sur les rebords des fenêtres. 

Les couloirs décrépis de l'école étaient décorés d'une fresque dédiée au soldat libérateur; il se tenait là fièrement sur un fond rouge de sang et de victoire. Le temps avait déjà bouffé ses jambes, il menaçait son torse et sa tête. Un jour, si je reviens, je sais qu'il ne restera de cette fresque qu'un mur nu et du béton muet."

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- Lecture sur l'après-Tchernobyl avec Anne à l'Est qui vous présente le magnifique roman

La nuit tombée d'Antoine Choplin

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Commentaires (8)

1. Anne (site web) 24/10/2017

Etrange quand même, ce besoin de retourner dans "la Zone". Vu de très loin, j'ai du mal à croire qu'une telle paix y règne...Et encore une fois, merci pour cette thématique partagée !

2. Marilyne 24/10/2017

@ Anne : oui, comme un malaise en écoutant, c'est pourquoi j'ai voulu lire le livre. Quant à " la paix " et la luxuriance dans la Zone, il me semble que c'est ce qui ressort aussi de la BD de Lepage. La fascination aussi.

3. Dominique (site web) 26/10/2017

alors là merci, même si l'auteur est un rien bravache je dois dire que je suis totalement attiré par ce livre, j'aime la Russie et l'Ukraine pour bien des raisons mais cette catastrophe qui nous touche encore est un des événements majeurs du XXème siècle
As tu lu la Supplication du prix Nobel Svetlana Alexievitch, j'ai cette lecture en attente depuis que j'ai lu La fin de l'homme rouge, je vais ajouter celui là

4. Marilyne 26/10/2017

@ Dominique : malgré le ton ( qui va avec l'ensemble, je le reconnais ), la lecture m'a happée, fascinée par cette fascination. Je n'ai toujours pas lu La Supplication, seulement quelques extraits, très durs, je recule toujours, mais je finirai pas y venir.

5. Aifelle (site web) 27/10/2017

C'est intrigant cette manière d'aborder les choses. Je ne doute pas de la paix et de la beauté du lieu débarrassé des hommes, mais c'est une paix qui tue ! L'homme est décidément un animal bizarre. Je ne vais pas sauter dessus, mais si je le croise, je le lirai.

6. Marilyne 27/10/2017

@ Aifelle : oui, c'est vraiment troublant. Comme je l'écrivai à Anne, j'avais lu le même paradoxe dans la BD d'Emmanuel Lepage " un printemps à Tchernobyl ". Il va là-bas pour une association avec le projet d'un album au profit des enfants de Tchernobyl, un témoignage illustré et il se retrouve à dessiner des forêts, des animaux, presque plus que des ruines. Il se demande comment dessiner cet invisible qui tue encore... ( d'ailleurs, Markiyan Kamysh a cité Lepage, pour le vécu du paradoxe )

7. Gwenaëlle (site web) 27/10/2017

Ça doit être un récit étonnant, à l'atmosphère particulière. Ton billet me donne envie de lire ce livre qui pourrait faire surgir images et inspiration...

8. Marilyne 28/10/2017

@ Gwenaëlle : des images sombres, des images nocturnes ( et des images de blanc... ), des images très étrangement urbaines.

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