Le fil des kilomètres - C.Guay-Poliquin

Kilometres

- Phébus - 2015 - ( La Peuplade 2013 ) -

Poussé par un sentiment d'urgence, et une étrange panne d'électricité, un homme va tout abandonner pour traverser le continent et aller voir son père. Il veut arriver le plus vite possible, ne pas s'arrêter, même pas pour dormir, à peine pour manger. Son père va mourir il le sent et veut le revoir avant qu'il ne soit trop tard. Commence alors un long trajet pendant lequel il prendra en stop une femme mystérieuse et un homme volubile. Ils le forceront à faire des détours dans ce paysage inquiétant où la pénurie d'essence et de vivres, due à cette panne d'électricité qui n'en finit plus, agite les populations. 

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Le fil des kilomètres est le premier roman de Christian Guay-Poliquin. J'ai découvert ce jeune auteur québécois en début d'année avec son second roman - tout en atmosphère, je l'avais adoré - intitulé Le poids de la neige - ICI

Ce premier est un roman noir, un road movie. Pas d'explication quant à ce contexte post-apocalyptique extérieur, tout se passe à l'intérieur; dans la tête du narrateur, dans la voiture. Comme dans Le poids de la neige, les chapitres sont marqués par des chiffres, ici les kilomètres parcourus, dans le second la hauteur de la neige.

Le fil du kilomètre se déroule durant l'été, l'atmosphère y est lourde, étouffante, pas seulement à cause de la chaleur. L'humanité y est lointaine, le regard y est perdu, désenchanté, sans visage, sans nom, servi par l'écriture, sèche, directe, dépouillée, presque factuelle. Les phrases claquent, le style est prenant, des monologues intérieurs du narrateur aux descriptions sur et de la route. 

Dehors, la ville s'étend avec des allures d'immense chantier en désordre. Tout est en construction. Tout est en production. La population grimpe, mais elle n'est constituée que des travailleurs qui arrivent et repartent aussitôt leurs contrats achevés. Sauf quelques-uns qui décident de s'éterniser ici comme si plus rien n'existait en dehors de cette cité pétrolifère. Certains jours, quand le vent souffle, on entend le bourdonnement des camions, les claquements des pelles mécaniques et le rugissement des dinosaures de la raffinerie. Mais cet après-midi, rien. "

" Peu à peu, les étoiles s'effacent et les doigts roses de l'aube s'accrochent à l'horizon, annonçant un jour clair. D'un bleu dur. Sans animaux féroces dans la mouvance des nuages. Sans terre d'accueil pour les imaginaires fertiles. "

La tension monte, dedans-dehors, un chaos alors que cette panne d'électricité bouleverse l'environnement. Des gens en arme, des milices, des trafics. Et ce narrateur qui fixe la route sans se poser de questions si ce n'est sur sa destination, détaché, en transit, quittant bien plus qu'un emploi, une ville dans laquelle il était arrivé par hasard, - " ... ce lieu que j'habite comme un fantôme " - comme une fuite en avant à travers un continent de plus de 4000 kilomètres. En remontant le chemin qui l'avait tant éloigné, il remonte le temps d'un " labyrinthe en ligne droite ".

" Ramasser mes affaires et partir sans saluer personne, pour arriver là-bas, d'un coup, d'un trait. Rayer tout le pays. Être devant mon père, dans trois jours, comme une surprise surgie de l'oubli, hors de tout entendement. Pour lui dire que ça va aller, que je suis là. Pour prendre soin de lui. Pour racheter quelques erreurs, aussi. Et défier le passé. "

" Je refais à l'envers le chemin parcouru, il y a longtemps, comme on remonte un fleuve sans affluents. Entre-temps, tellement de détours, tellement de rencontres sans lendemain, de rêves alourdis par l'alcool, de lendemains de veille, d'argent flambé sur des comptoirs de gens bruyants, de barmans avides de pourboires, tellement de ruses et de dérobades, tellement de mensonges, que je ne crois plus aux histoires. Ni aux miennes, ni à celles qu'on me raconte. "

Si j'ai apprécié de lire ce premier roman après avoir tant aimé le second, de retrouver les qualités d'écriture, de revenir à cet univers de l'auteur ( puisque dans Le poids de la neige, c'est ce narrateur que nous retrouvons ), j'ai moins accroché à ce récit, sombre, peut-être trop déshumanisé. Etrangement, je me suis moins sentie enfermée dans la maison bloquée par la neige que dans cette voiture, j'y suffoquais.

- Merci à Anne pour cette lecture dont j'étais très curieuse - Son billet ICI -

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Christian Guay- Poliquin était présent à Vincennes pour Festival America

Il était très intéressant d'écouter ce jeune auteur, qui a tenu ses promesses dès son second roman. Il participait notamment à une rencontre intitulée D comme Désastre, lorsque tout s'effondre ( avec l'auteure américaine Claire Vaye Watkins " Les sables de l'Amargosa " - ce roman m'attend depuis sa parution... et l'auteur haïtien James Noël " Belle merveille ", franchement intéressant aussi. La rencontre était animée par Pascal Thuot ). Christian Guay-Poliquin répondait en question en s'appuyant sur son second roman Le poids de la neige, mais ses réponses me semblent adaptées aussi au premier Le fil des kilomètres.

Il nous expliqua que ce qui l'a intéressé dans ce contexte apocalyptique, c'est la rencontre hasardeuse, le " couple " improbable dans ces circonstances qui font qu'une certaine fraternité, une nouvelle solidarité, laborieuse, méfiante, autour de l'espoir et du rapport de force, naît. Il écrit donc cette relation en plongeant dans les paradoxes, ces gestes infimes, ténus, en naviguant entre ces émotions qui peuvent paraître contraires ( envie-besoin d'ouverture mais aussi de protection, envie-besoin de l'autre mais crainte ... ).

L'auteur change le titre de la rencontre : il nous dit D comme décalage. La catastrophe nous permet de nous regarder d'une autre façon parce que cette catastrophe a rompu la continuité de notre vie, de nos certitudes; la catastrophe a brisé le présent. Il faut alors redéfinir ce présent, notre façon de vivre, de vivre ensemble. Ainsi l'auteur voulait mettre en relief ce désordre - nouvel ordre social mais aussi existentiel, ce désastre qui couvait certainement avant la catastrophe. Imaginer les catastrophes futures possibles nous permet de réfléchir à notre présent. C'est un appel au présent.

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Commentaires (6)

1. Aifelle (site web) 24/09/2018

Je n'ai pas pu le voir en débat hélas, mais j'ai pu discuter assez longuement avec lui au salon du livre. Je lui ai fait préciser qu'on pouvait lire les deux indépendamment l'un de l'autre. En effet, on peut, il a seulement voulu reprendre un personnage, mais ce n'est en aucun cas une suite. On a échangé sur nos lectures respectives, c'était sympa.

2. Marilyne 24/09/2018

@ Aifelle : absolument, j'ai lu Le poids de la neige sans me préoccuper du premier roman. C'est en lisant le billet de Anne que j'ai vu le lien. Oui, très agréable auteur. Bonne lecture à toi :-)

3. Anne (site web) 24/09/2018

C'était une rencontre très intéressante et bien animée par un pilier du Festival America. Je me réjouis de découvrir ce Poids de la neige, à lire les différences que tu pointes entre le premier et le deuxième roman de Christian Guay-Poliquin.

4. Kathel (site web) 24/09/2018

J'ai vu l'auteur dans une rencontre sur la nature et une autre intitulée "où sont les hommes ?", il était à chaque fois très intéressant, il ne se laisse pas emmener par les animateurs de débats vers leurs points de vue à eux...

5. Marilyne 24/09/2018

@ Anne : ah oui pour la rencontre, je ne voulais pas la manquer. Et tous les auteurs présents étaient intéressants. J'adore quand je vais à une rencontre pour un auteur-un livre et que je repars en me disant que je suis tentée par un autre livre présenté. J'attends impatiemment ta lecture de " Le poids de la neige " ( et du roman haïtien :))

6. Marilyne 24/09/2018

@ Kathel : oh, le genre d'animateur qui fait les questions et les réponses... déplaisant !

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