Meursault, contre-enquête - Kamel Daoud

Meursault

- Actes Sud - mai 2014 -

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Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…

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Ce livre là est à relire tant il m'a passionnée, soufflée, par son sujet, par l'écriture et le choix narratif à en citer toutes les pages, j'ai plongé, dévoré. Tant de thèmes servis par un style brillant, cette chronique ne pourra qu'être réductrice.

Comme l'annonce le titre, ce roman est une relecture de L'Etranger de Camus, lecture en miroir, je devrais écrire en psyché, amalgamant parfois auteur et personnage, qui enquête donc sur un crime et un criminel, le crime du silence et de l'identité perdue et répond ainsi à Meursault, le Français d'Algérie assassin. A travers l'histoire de Haroun, de son deuil, ou plutôt ses deuils - son frère, son pays, son passé - ce sont les années 50 de l'Algérie puis la décolonisation. C'est un récit de fantômes, ceux de la colonisation, de l'Indépendance, des héritages historiques.

Avec Haroun, nous sommes dans un bar où il raconte, en monologue, en interpellant, en incitant son interlocuteur, un universitaire peut-être, à prendre des notes, pour écrire à son tour un livre, celui de " sa version des faits ". Les mots, les noms, voilà ce que raconte aussi Haroun. L'identité, la reconnaissance de cette identité par la langue, la maîtrise de la langue, la puissance et la valeur de ce qui est écrit, la fraternité, la complicité de ceux qui partagent une langue. 

Être assasse, c'est à dire veilleur, gardien, parce que " comment dire à l'humanité que tu ne sais pas écrire de livres ? ", et pour cela Haroun a appris " la langue de ton héros " , " la langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde ", et avec les livres, ils " me donnèrent progressivement la possibilité de nommer autrement les choses et d'ordonner le monde avec mes propres mots. ", parce que " Quand même ! Il y a de quoi se permettre un peu de colère, non ? Si seulement ton héros s'était contenté de s'en vanter sans aller jusqu'à en faire un livre ! Il y en avait des milliers comme lui, à cette époque, mais c'est son talent qui rendit son crime parfait. " 

Roman en regard car on y lit la terre, les racines, et la lune face au mouvant du sable et de la mer, face au soleil, on y lit le minuit face au midi, on y lit l'aveuglement et l'incompréhension, l'absurde face à l'absurde... par ce trouble des identités mêlées et la lecture de L'Etranger, enfin, par Haroun.

" J'ai lu presque toute la nuit, mot à mot, laborieusement. C'était une plaisanterie parfaite. J'y cherchais des traces de mon frère, j'y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. J'arrivai enfin à la dernière phrase du livre : "[...] il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. " Dieu, comme je l'aurais voulu ! Il y avait beaucoup de spectateur, certes, mais pour son crime, pas pour son procès. Et quels spectateurs ! Inconditionnels idolâtres ! Il n'y avait jamais eu de cris de haine parmi cette foule d'admirateurs. Ces dernières lignes m'avaient bouleversé. Un chef-d'oeuvre, l'ami. Un miroir tendu à mon âme et à ce que j'allais devenir dans ce pays, entre Allah et l'ennui."

Miroir et réflexion(s) d'un livre sur un livre qui s'écrit aussi en récit des origines, en mythe de Caïn et Abel, en roman de la mère... - Vois-tu, j'ai, moi aussi, une mère et un meurtre sur le dos. C'est le destin. " -  la relation à la mère, à la matrice, à la langue et à la terre de la matrice, à son histoire, avec l'Algérie contemporaine, avec le fanatisme religieux - " Hurler que je suis libre et que Dieu est une question, pas une réponse ... " -. Avec cette autre question qui reste, celle de son identité à cette Algérie.

Un roman détonnant et audacieux, railleur et implacable; un roman en hommage saisissant, bien plus qu'à l'oeuvre de Camus, à la littérature de langue française.

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" Reprenons. Il faut toujours reprendre et revenir aux fondamentaux. Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c'est l'été 1942. Cinq coups de feu suivis d'un procès. L'assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d'elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l'oisiveté pure. Sur la demande d'un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l'histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L'Arabe est tué parce que l'assassin croit qu'il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu'il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C'est pourtant la vérité nue. Tout le reste n'est que fioritures, dues au génie de ton écrivain. Ensuite, personne ne s'inquiète de l'Arabe, de sa famille, de son peuple. A sa sortie de prison, l'assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu et à l'absurde. Tu peux retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route. C'est l'histoire d'un crime, mais l'Arabe n'y est même pas tué - enfin, il l'est à peine, il l'est du bout des doigts. C'est lui, le deuxième personnage le plus important, mais il n'a ni nom, ni visage, ni paroles. Tu y comprends quelque chose, toi, l'universitaire ? Cette histoire est absurde ! C'est un mensonge cousu de fil blanc. Prends un autre verre, je te l'offre. Ce n'est pas un monde, mais la fin d'un monde que ton Meursault raconte dans ce livre. La propriété y est inutile, le mariage si peu nécessaire, la noce tiède, le goût fade et les gens sont dejà comme assis sur des valises, vides, sans consistance, cramponnés à des chiens malades et putrides, incapables de formuler plus de deux phrases et de prononcer plus de quatre mots à chaque fois. "

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Si je publie finalement cette chronique, c'est parce que Meursault contre-enquête, premier roman de Kamel Daoud ( journaliste au Quotidien d'Oran et auteur de nouvelles ) est sélectionné pour le Prix des cinq continents de la Francophonie, ce qui me ravit car ce prix a pour moi du sens, l'un des seuls que je suis toujours avec intérêt ( Prix obtenu en 2012 par le premier roman de Geneviève Damas Si tu passes la rivière ). Ce Prix est décerné fin septembre. Si vous souhaitez en savoir plus sur ce Prix et connaître la sélection, je vous renvoie ICI ( sur le site de l'Organisation Internationale de la Francophonie ), vous y retrouverez Nos mères d'Antoine Wauters, Man de Kim Thuy, L'homme qui avait soif de Hubert Mingarelli et vous y trouverez le plaisir de la découverte et de la tentation suisse et québécoise cette année.

Sensibilité toute personnelle quant au Prix de la Francophonie alors je précise que Meursault contre-enquête apparaît maintenant également dans la première sélection de deux prix littéraires d'automne français ( si vous êtes curieux, il s'agit du Renaudot et du Goncourt )

- Une chronique qui s'intéresse plus particulièrement au thème de l'histoire algérienne et de Haroun l'Etranger en son pays dans ce roman au-delà de l'astucieuse création littéraire sur Wodka -

" Regarde bien cette ville, on dirait une sorte d'enfer croulant et inefficace. Elle est construite en cercles. Au milieu, le noyau dur : les frontons espagnols, les murs ottomans, les immeubles bâtis par les colons, les administrations et les routes construites à l'Indépendance; ensuite, les tours du pétrole et leur architecture de relogement en vrac; enfin, les bidonvilles. Au-delà ? Moi j'imagine le purgatoire. Les millions de gens morts dans ce pays, pour ce pays, à cause de lui, contre lui, en essayant d'en partir ou d'y venir. "

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- Ce livre, c'est l'achat compulsif, lu aussitôt, prêté illico, chroniqué brouilloné hésité pour une publication trois mois plus tard, c'est complètement géré :) -

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Commentaires (14)

1. Anne (site web) 07/09/2014

Eh bien je suis ravie que tu te sois décidée à publier ce billet, je découvre un titre qui doit être passionnant ! Et comme tu le sais, j'adore le roman de Camus, donc cela ne peut que m'intéresser (et ce prix de la francophonie... merci pour les explications - et pour le petit lien - faudrait que je lise Man assez vite...)

2. Elly (site web) 08/09/2014

Bonjour
Une belle chronique pour un ouvrage en écho à celui que j'avais déjà tant aimé de Camus... Merci pour la découverte et les liens.

3. Marilyne 08/09/2014

@ Anne : je suis certaine que ce Prix des cinq continents de la Francophonie t'intéressera. J'y découvre toujours des titres. Quant à ce roman, tu devrais l'adorer aussi, on n'y lit pas que Camus... ( pour le lien, ben oui, je n'ai pas oublié ton billet :) ) ( évidemment, oui pour Man ^^ )
@ Elly : bonjour et merci à vous pour ce commentaire. Contente que ce billet permette des découvertes.

4. Valérie (site web) 08/09/2014

J'avais déjà envie de le lire mais là, tu enfonces bien le clou.

5. Brize (site web) 09/09/2014

Ton enthousiasme est communicatif !
Et j'ai lu ton billet avec d'autant plus d'intérêt que, à peine quelques jours avant, ma fille cadette m'avait parlé de ce livre, qu'elle avait repéré en librairie.

6. Marilyne 09/09/2014

@ Valérie : j'en enfoncerai même bien deux sans hésiter ;)
@ Brize : Les grands esprits :) . Franchement impressionnée par ce que cette " relecture ", à la fois prétexte et hommage, permet de lire. En fait, je trouve ce livre - premier roman ! - incroyable.

7. jérôme (site web) 12/09/2014

Ce sera une de mes toutes prochaines lectures et vu ce que tu en dis, je suis certain d'y trouver mon compte et sans doute même bien plus que ça.

8. Marilyne 13/09/2014

" et sans doute même bien plus que ça ", j'aime beaucoup ton expression. Je l'espère :)

9. Valentyne (site web) 13/09/2014

Très tentante cette lecture :-)
Je m'en vais de ce pas relire "l'étranger " et celui là dans la foulée :-)

10. Marilyne 15/09/2014

Merci de votre commentaire ( " très tentante cette lecture ", c'est exactement ce que j'ai dit en la voyant ;-) )

11. Valérie (site web) 02/11/2014

Pff, j'en sors de cette lecture! Heureusement que les prix l'ont sorti de l'oubli dans lequel il était depuis mai.

12. Marilyne 02/11/2014

Grand roman, n'est-ce pas. Il a eu des papiers dans la presse lors de sa parution, je l'ai vu recommandé par des libraires. Mais il a été très vite réduit à la réécriture de " L'Etranger ". Et puis, avec la rentrée litt, il a disparu malgré ce beau prix, fin septembre, des Cinq continents de la Francophonie ( aucun des lauréats que j'ai lu ne m'a déçue ! Celui-ci est exceptionnel. J'en présente un autre très bientôt, peut-être nos billets vont-ils se croiser :) )

13. Tania (site web) 19/01/2015

Beau billet, passionné et passionnant, je viens d'ajouter le lien en réponse à ton commentaire. Merci, Marilyne.
Lire ce roman dans le contexte politique actuel renforce encore les réflexions de Kamel Daoud sur les atteintes à la liberté dans son pays.

14. Marilyne 21/01/2015

Merci Tania. Comme tu a pu le lire ce roman m'a impressionnée, il dit beaucoup, notamment sur la question identitaire et les limites des réponses...
( et il m'a donné envie de relire Boualem Sansal )

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