Murambi, le livre des ossements - Boubacar Boris Diop

 

Murambi

- Zulma 2011 - Collection poche Z/A 2014 -

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Construit comme une enquête, avec une extraordinaire lucidité, le roman de Boubacar Boris Diop nous éclaire sur l'ultime génocide du XXe siècle. Avant, pendant et après, ses personnages se croisent et se racontent. Jessica, la miraculée qui sait et répond du fond de son engagement de résistante ; Faustin Gasana, membre des milices du Hutu Power ; le lumineux Siméon Habineza et son frère, le docteur Karekezi ; le colonel Perrin, officier de l'armée française ; Cornelius enfin qui, de retour au Rwanda après de longues années d'exil, plonge aux racines d'une histoire personnelle tragiquement liée à celle de son peuple.

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Ce roman, sur l'horreur de son contexte historique, est un roman en témoignage mêlant espoir et désespoir; un roman choral qui emmêle également la chronologie sans égarer son lecteur, la confusion est ailleurs... dans les coeurs. Sur les pages, les personnages relatent, chacun à son niveau le chaos rwandais, l'histoire bouleversée de ce pays, avant déjà, ses rivalités ethniques, ethnie précisée à l'époque sur la carte d'identité. Parce que ce fut un recommencement, cette " tragique routine de la terreur ".

Boubacar Boris Biop n'explique pas, toutefois il est vigilant avec le contexte historique. Il nous parle des populations, leur donne la parole en situations, en émotions, en réflexions, de la résistante à l'exilé parti avant le génocide qui revient. Un groupe de jeunes gens qui se retrouvent autour d'une figure paternelle, un homme libre et sage, leurs souvenirs, leurs silences et leurs solitudes, en survivance. 

Je veux vous dire ceci : vous avez souffert mais cela ne vous rend pas meilleurs que ceux qui vous ont fait souffrir. Ce sont des gens comme vous et moi. Le mal est en chacun de nous. Moi, Siméon Habineza, je répète que vous n'êtes pas meilleurs qu'eux. Maintenant, rentrez chez vous et réfléchissez : il y a un moment où l faut arrêter de verser le sang dans un pays. Chacun de vous doit avoir la force de penser que ce moment est arrivé. Si quelqu'un parmi vous n'a pas cette force, c'est qu'il est comme un animal, il n'est pas digne d'être appelé un humain. La maison de mon frère ne sera pas détruite. Elle va accueillir tous les orphelins qui traînent dans les rues de Murambi. Et je vais vous dire une dernière chose : que pas un de vous n'essaie, le moment venu, de savoir si ces orphelins sont twa, hutu ou tutsi. "

Ainsi, dans ce livre, Boubacar Boris Biop ne raconte pas l'histoire d'un seul point de vue, celui de la population victime du génocide. Les assassins, " en second génocide, celui qui tue les âmes ", miliciens, responsables militaires, civils, qu'ils soient pris par la folie meurtrière collective ou soumis-menacés par cette folie qui n'a épargné personne sont présents également, la politique et l'économie dans ce pays d'Afrique aussi, la présence française, l'opération Turquoise. Il est donc question de la définition du mot ennemi , et des médias.

Sur le regard sélectif, si ce n'est détourné, des médias, notamment en Afrique, sur la complicité française à ce génocide, Boubacar Boris Biop revient dans une postface passionnante ajoutée à cette édition en format poche. L'auteur sénégalais y explique que ce roman est issu d'une résidence d'auteurs, intitulée " Rwanda : écrire par devoir de mémoire ". Une dizaine d'auteurs africains ont sillonné le Rwanda durant l'été 1998, consulté les documents mis à leur disposition, recueilli des témoignages. Dans cette postface, il explique comment ces deux mois se sont déroulés, les perplexités, les incertitudes, comment il a dû reconsidérer son écriture, entre journalisme et légitimité de la création romanesque, ainsi que les réactions à la publication de Murambi, le livre des ossements, réactions qui ne cessent et évoluent encore, plus de dix ans après cette parution ( première publication : 2000 )

Le devoir de mémoire est avant tout une façon d'opposer un projet de vie au projet d'anéantissement des génocidaires et le romancier y a son mot à dire. "

Sur cette lecture et le pays des mille collines, un billet ICI -

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Commentaires (5)

1. Dominique (site web) 16/05/2015

je lis très peu sur l'Afrique, sauf Afrique du Sud, cela ne m'attire pas mais sagement je note car je me dis qu'un jour peut être le déclic se fera

2. Anne (site web) 16/05/2015

J'ai lu le roman de Naomi Benaron sur ce génocide, mais ici on sent qu'il y a une prise de distance nécessaire et les explications de la postface m'intéressent. Je note !

3. Marilyne 16/05/2015

@ Dominique : j'en lis trop peu à mon goût, malgré mon intérêt pour la francophonie. L'afrique du Sud, oui, je reviens de terminer un polar sud-africain.

@ Anne : je ne crois pas connaître le livre que tu cites. Celui-ci m'a été recommandé par un libraire, cette édition poche justement pour la postface.

4. Moka (site web) 17/05/2015

Cette maison d'édition permet vraiment de découvrir des pépites.

5. Marilyne 18/05/2015

@ Moka : je suis bien d'accord, et la création de cette collection permet de les (re)découvrir, je regarde toujours leurs nouvelles parutions.

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