Débutants - Raymond Carver

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- Editions de l'Olivier -

Débutants est le manuscrit original, inédit à ce jour, d’un des livres les plus célèbres de Raymond Carver, » Parlez-moi d’amour « , qui paru aux Etats-Unis en 1981 après avoir été amputé de moitié par son éditeur. La publication de ce texte dans sa version intégrale constitue un événement de première grandeur. Elle permet de mesurer la force d’une écriture qualifiée à tort de minimaliste.

En découvrant ce livre dans toute sa fraîcheur, on comprend mieux l’importance de la révolution opérée par Carver dans le domaine de la nouvelle, cette  » short story  » née en Europe et portée par les Américains à son point de perfection par Hemingway, Flannery O’Connor et – bien plus tard – J.D.Salinger. Carver a arraché la nouvelle à son cadre doré et l’a fait pénétrer dans des lieux où elle n’était jamais allée : le lit aux draps froissés où s’attardent les amants, la cuisine en désordre après le petit déjeuner, la salle d’attente de l’hôpital, le jardin encombré de meubles en vue d’un dérisoire vide-grenier, tout ce bric-à-brac que forment nos vies, comme un décor de théâtre en attente du moment où la vraie pièce va enfin pouvoir commencer.

– Oeuvres Complètes 1 -

Je ne présenterai pas dans ce billet chacune des nouvelles, la lecture en est personnelle. Raymond Carver s’immisce dans l’intimité des relations complexes entre les hommes et les femmes – familiales, amicales, amoureuses -  avec un regard perçant et objectif. Il ne juge pas, n’interprète pas, il raconte. L’histoire est une histoire forte et significative sans jouer le jeu de la symbolique ou de l’interprétation; un miroir sans complaisance ni concession, la dureté d’un reflet sans effet de prisme.

Rien d’héroïque ou d’exotique, tout est dans la description, un geste, une attitude, la densité d’un moment, l’intensité d’un sentiment pris sur le vif, un éclat de quotidien brutal et éphémère, ce dérisoire jamais anodin, l’expression juste. Pas de tension dans ces récits, plutôt une rupture, un déséquilibre, un vertige. Ni désespérance, ni décadence, ce n’est pas sex & rock’n'roll, mais détresse et alcool. La vie, à la fois prosaïque et singulière.

Lire Raymond Carver, c’est se perdre dans l’écriture de ce regard en coulisse. Troublant plus qu’émouvant, le style ne peut effectivement pas être qualifié de minimaliste. Certes sobre, dépouillé d’artifice, il témoigne d’une conscience exacerbée des limites et des failles, de l’instant critique, l’inespéré, l’absurde et l’inéluctable, d’une fragilité nue. Une vision amère et éperdue plus que sombre; une vision douloureuse qui bouscule. Le paradoxe Carver est que par l’écriture il parvient à abolir la distance rassurante que peuvent créer les mots, à tomber les armures et les masques, (se) lit et (se) livre sans cynisme, une familiarité dérangeante, une violence complice qui touchent sans avoir l’air d’y toucher. Il brise tous les barrages, libérant un gouffre d’émotions à la lecture qu’il est possible d’en ressentir un réel malaise, quelque chose d’effrayant, de malsain, de déstabilisant; le lecteur parfois perplexe, un peu voyeur, terrassé. Le pire dans le meilleur.

 » Bref, ça prouve qu’on devrait avoir honte de parler comme si on savait de quoi on parle quand on parle d’amour. [...] Si c’était à refaire, je choisirais la littérature. «  - Débutants -

Pour paraphraser le titre du recueil qui regroupe récits de jeunesse, poèmes, critiques et essais littéraires -  » N’en faites pas une histoire « - Point – titre original No Heroics, Please -, je conclus en écrivant que si, il en fait toute une histoire.

Extraits de la préface par Tess Gallagher :

-  » … le verbe émouvoir était à la racine même des ambitions littéraires de Ray. Il en use fréquemment dans ses critiques de livres et ses préfaces. Il souhaitait que les lecteurs soient  » émus, peut-être même un peu hantés « .  »

-  » Je crois que Ray serait heureux si un écrivain débutant, ou même un écrivain confirmé, avait le sentiment d’être capable de faire mieux, ou au moins aussi bien, en lisant ses premiers écrits ou les conseils qu’il donne dans ses essais. «

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Commentaires (2)

1. Ellettres (site web) 29/11/2017

Tu as très bien décrit ce que l'on peut ressentir à la lecture de ce recueil de nouvelles de Carver. C'est faussement simple. Il y a des grains de sable qui enrayent le récit, et soudain tout peut déraper. La nouvelle dont je me souviens le mieux, c'est cette virée en voiture de deux pères en goguette. J'avais le coeur au bord des lèvres en la lisant.

2. Marilyne 29/11/2017

@ Elletres : ravie de te lire sur ce très ancien billet ( rapatrié d'un ancien blog, ce qui explique la perte des commentaires en route ), je me souviens de ma difficulté à l'écriture. Les nouvelles de R.Carver, comme tu dis, du faussement simple. Et je me souviens aussi de la nouvelle que tu cites, malaise... Et cele ne m'a pas empêché de continuer à lire les nouvelles, il y a comme une fascination. Sa poésie aussi m'interpelle.
Si cela peut t'intéresser, j'ai assisté il y a quelques années à une rencontre à propos de Raymon Carver :
http://lireetmerveilles.e-monsite.com/pages/culture/conferences/nom-carver-prenom-raymond.html

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