Le vin de la colère divine – Kenneth Cook

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- Editions Autrement – Collection Littératures -

- Traduit de l’anglais ( Australie ) par Mireille Vignol -

Aller combattre le communisme pour sauver le monde : tel est le motif qui conduit un jeune homme de vingt ans à se retrouver au coeur de la jungle du Vietnam, face à un ennemi insaisissable. Confronté à la mort, il ne peut se raccrocher qu’aux valeurs auxquelles il croit, chrétiennes, occidentales. Mais survivre à un crescendo de bombes, de napalm, de pièges vicieux mène à accepter les pires atrocités. Et à oublier la « guerre juste », lorsque se répand, dans une vision d’Apocalypse, le vin de la colère divine.

- Écrivain, Kenneth Cook (1929-1987) fut un personnage hors norme, également scénariste, journaliste et leader d’un parti politique opposé à la guerre du Vietnam.  » Le vin de la colère divine « , fondé sur des témoignages réels, s’inscrit dans ce combat.-

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Vous connaissez sûrement Kenneth Cook pour avoir lu ses mésaventures australiennes délirantes avec notamment un certain Koala tueur…Effectivement, c’était plutôt drôle ( mention spéciale pour le reportage sur l’exténuante vie sexuelle des crocodiles ). Mais Kenneth Cook n’a pas toujours été cet auteur débonnaire et bedonnant. S’il s’est visiblement toujours laissé embarquer dans des situations aussi horribles que catastrophiques qui se commencent ou se terminent dans un bar, sachez qu’avec la lecture de Le vin de la colère divine, la rigolade, c’est fini, le pire étant certainement que ce récit est bien moins incroyable que ces pérégrinations et tribulations dans le bush.

Dans ce récit engagé d’à peine 150 pages datant de 1968, le sauvage animal assassin, c’est lui, ce soldat pendant la Guerre du Vietnam, cette apocalypse qui aura raison de son éducation et de ses convictions, des valeurs qu’il croyait être siennes :  » Rien n’est clair, sinon le fait que rien ne soit clair. « 

Volontaire, déserteur, le narrateur revient sur son épreuve, sur l’enchaînement des circonstances qui l’ont amené au fond du verre et du désarroi, anéanti, stupéfait et stupide :  » Je crois que j’essayais d’organiser mes pensées de manière ordonnée et civiliséee, comme j’avais appris à le faire, ce qui était en triste contradiction avec les faits. « 

Un homme perdu, hébété, confondu, pour une écriture puissante et rude, un monologue désabusé qui interpelle son lecteur soufflé-essoufflé -  » Voyez-vous, remarquez… » - férocement ironique, d’une terrible innocente bêtise tant l’auteur met sa naïveté et sa peur en scène avec force, ses réflexions et considérations si parfaitement inadaptées s’enchevêtrant à une satanée frousse, son absolu sentiment d’irréalité tant il ne peut concevoir ce qu’il vit, ce qu’il voit. Une violence qui n’est pas pamphlet, ni sermon, encore moins plaidoyer ou réquisitoire dans le choix de la narration. Non. La formule, c’est triste à écrire, jubilatoire du bête et méchant d’un texte qui dévie vers l’antimilitarisme primaire. Peu importe, chacun des mots est nécessaire et suffisant.

Si la diatribe est satirique, Kenneth Cook ne théorise pas. S’il fait dans le détail, il ne fait pas dans la dentelle intellectuelle, ni dans le discours politico-philosophico-théologique -  » Merde à la fin, Dieu. Je veux bien être de Votre côté, mais faites-moi savoir de quel côté Vous êtes. «  . La démonstration, elle se fait à genou dans cette jungle asiatique, dans cette monstrueuse humidité de boue, de sueur et de sang, ça n’a rien des slogans d’une manif de campus. Pour vous situer le contexte :

 » Les combats ressemblaient tout à fait aux simulations que nous avions effectuées, sauf qu’il y avait des morceaux de corps partout. Il n’était pas toujours facile de distinguer les humains des animaux, car les cadavres étaient déchiquetés ou brulés. Quand le napalm les avait touchés, on ne pouvait même pas savoir s’ils étaient chrétiens ou communistes. Le napalm calcine les uniformes, puis la peau, et chrétiens et communistes – même les communistes jaunes – se ressemblent beaucoup, sous la peau. On pouvait s’aider des yeux, jusqu’à un certain point. Ceux des chrétiens étaient des trous noirs presque ronds avec des petits bouts de gelée cendrée ratatinés au milieu. Les communistes avaient des trous en amande avec des petits bouts de gelée cendrée ratatinés au milieu. Il restait techniquement possible que les yeux bridés aient appartenus aux chrétiens, mais quand les combats faisaient rage, personne ne semblait s’en préoccuper beaucoup. Au final, on se fichait qu’ils soient chrétiens, capitalistes, blancs et soldats : on les aspergeait quand même de napalm. C’était très complexe. « 

Une génuflexion qui n’est plus religieuse mais simplement détresse humaine, morale, celle d’un  » roi des cons  » parti en croisade pour une certaine vision du monde. Mais cette guerre, ce n’est pas une bataille de brillants petits soldats de plomb bien rangés. Le conflit devient intérieur, vire au jeu hypocrite de la dialectique lors de conversations épiques avec l’aumônier ou avec Karl, ce soldat qui se qualifie de  » pacifiste-militaire «  .

 » - Mon père, je ne comprends plus rien à toute cette affaire de guerre, je suis complètement dérouté.

- Oui. Eh bien, c’est normal. Cette guerre est très déroutante.

Cordial, sûr de lui, courtois, rassurant. [...] 

Ce prêtre était bon, très courageux. J’ai entendu dire qu’il avait trouvé la mort quelques semaines plus tard alors qu’il donnait les derniers sacrements. Il s’était rendu dans une zone de combat en hélicoptère et s’est fait troué la tête par un tireur embusqué. Maintenant, au moins, il doit savoir à quoi rime tout ça, et si sa théorie sur le salut personnel était correcte, il a même une place de choix. Et c’est l’astuce, bien entendu : il ne s’agit pas d’avoir forcément raison, il faut croire dur comme fer qu’on a raison. Dieu se trouve alors bien obligé de vous donner des points pour vos bonnes intentions. Mais il semblait étrange que tant de braves gens aient des vues aussi différentes sur la moralité. Si Dieu dévoilait son jeu un peu plus clairement, il y aurait sans doute moins de confusion.

- Dieu n’est pas mort, c’est incontestable, m’a dit Karl, un jour. Tu peux être sûr qu’il est vivant, mais il se tient à carreau parce qu’il ne veut pas être impliqué. « 

Beaucoup de questions dans ce récit, pas de réponse, seulement, et c’est l’essentiel, la saleté guerrière et la mémoire.

 » On doit beaucoup se pardonner en ce bas monde. « 

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