L'ingratitude - Ying Chen

 

Ingratitude

.

En Chine, une jeune fille cherche à défaire par le suicide les liens étouffants qui l'unissent à sa mère. Elle veut ainsi échapper à l'étau social, au désespoir d'une vie sans issue, à l'amour même. Le roman s'ouvre et se referme sur les premiers instants de la mort, alors que l'âme flotte au-dessus du corps.

Après avoir rencontré et lu l'auteur sino-québécoise Ying Chen par la lettre adressée à son fils intitulée La lenteur des montagnes, je ne pouvais différer la lecture d'un de ses romans. Mon choix s'est porté sur celui-ci, troisième roman datant de 1995 qui fut sélectionné pour le prix Femina.

Ce roman court, d'une centaine de pages, aux chapitres brefs, dévoile une plume puissante, vibrante, sur ce récit déchirant.

Dès les premières pages, tout est dit du suicide et de ses motifs. Pas des circonstances. Yan-Zi, jeune femme de 25 ans, revient sur son enfance et sa jeunesse, entre souvenirs de scènes et réflexions sur le lien filial, sur son poids, en séquences glaçantes de détermination, de colère, de condamnations. La force narrative des récits est impressionnante, la maîtrise de la progression du roman tout autant. La tension et la violence sourde - sourde étant bien le mot - sont bouleversantes. Des phrases finales de chapitre comme des sentences. 

Yan-Zi y exprime son malaise dès l'enfance face à sa mère fusionnelle, dominatrice, moralisatrice, pour qui l'éducation de sa fille unique est une raison de vivre. Le père est un intellectuel absent à sa famille, cloîtré dans son bureau, un universitaire qui fut un homme engagé avant d'être diminué par un accident. La jeune femme refuse d'être une " reproduction " de ses parents, de l'image de la mère.

J'avais parfois l'impression qu'elle avait envie de m'avaler vivante, de me reformer dans son corps et de me faire renaître avec une physionomie, une personnalité et une intelligence à son goût. "

Ce roman, c'est l'ambiguïté de son titre. Car sous la sévérité de la mère - " L'autorité est la garantie, disait-elle, d'une bonne éducation. " - c'est la rigidité de la société chinoise, ses traditions, ses difficultés économiques aussi. Cette mère, complice active de ses codes sociétaux, investit la vie de sa fille en aspirant à une perfection qui fera d'elle la femme chinoise telle qu'elle est exigée. La crise du logement assure son emprise, la dépendance de Yan-Zi. 

Je fais ça pour ton bien. Vouloir s'occuper du bien des autres n'était-il pas une tentative de pillage et de viol ? "

Le récit est chronologique. Vient le temps du mariage convenu attendu, de l'amour et du désir. L'amour et le désir impossibles quand les hommes même se font auxiliaires de cette complicité. Yan-Zi ne voit plus aucune alternative à la fuite, ni en se mariant, ni en partant puisque lui seront posées les questions de ses origines. L'appartenance toute puissante. 

Il s'agissait bien sûr d'un amour souverain, condescendant, providentiel, d'un amour de maîtresse de maison qui donnait la vie et les ordres, d'un amour d'araignée dominant son territoire par les substances de son corps, par un mélange de sang, de salive, de sueur et de larmes. "

Finalement, cette jeune femme n'espère que la liberté, qu'à se libérer. Sa famille est le symptome de son aliénation. Peu à peu, les chapitres témoignent de ses renoncements, de ses tentatives de révoltes et d'évasion, de sa profonde détresse, de son abandon.

" La haine passe, le chagrin demeure..."

.

- Littérature québécoise avec Anne qui vous présente L'orangeraie de Larry Tremblay -

*

Commentaires (7)

1. Valérie (site web) 02/03/2015

J'aime beaucoup les extraits que tu proposes.

2. Anne (site web) 02/03/2015

Mais dis donc, ce n'est pas un sujet léger non plus chez toi, pour commencer cette semaine ;-)

3. niki (site web) 02/03/2015

interpellant comme sujet

4. Marilyne 02/03/2015

@ Valérie : ils sont très évocateurs, du récit, de son écriture. L'écriture touche net !

@ Anne : pas sûre que ça s'arrange par la suite ;)

@ Niki : oui, et prenante comme lecture !

5. Aifelle (site web) 03/03/2015

Une lecture qui me tente bien, mais qui a l'air plombante à souhait. J'attendrai un peu ...

6. Moka (site web) 03/03/2015

Un texte d'une force évidente. En tout cas tu la transmets à travers les lignes de ton billet...

7. Marilyne 04/03/2015

@ Aifelle : elle est bouleversante plus que plombante, difficile, c'est certain. Oui, mieux vaut choisir le moment, on n'en sort pas la tête une fois commencée. Mais quelle plume !

@ Moka : merci. Il t'attrape, ce roman.

Ajouter un commentaire