Alouette - Dezsö Kosztolanyi

 

Alouette kosztolanyi

- Viviane Hamy -

- Traduit du hongrois par Adam Peter et Maurice Regnaut -

Alouette part une semaine à la campagne ! ses vieux parents achèvent amoureusement la valise. Comment survivre à une telle absence ? quand Alouette paraît, le sourire se fige. Cette semaine sera celle où ils iront au restaurant, au théâtre. Celle où la mère jouera à nouveau du piano, celle où le père retrouvera son club, les beuveries et le jeu. Celle où la crise éclate. La dernière nuit le père la passe à hurler sa haine et sa pitié pour sa fille si laide, si désespérément seule, si malheureuse. Le lendemain, Alouette revient. Grossie, plus laide encore, plus grotesque. Tout le rentre dans l'ordre. Et les parents murmurent : " A tire-d'aile notre petit oiseau nous est revenu "

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Ce roman datant du début des années 20 est impressionnant de perspicacité sur sa sobre prose classique. Dezsö Kosztolanyi ( 1885 - 1936 ) est un auteur de la Mittel Europa sans le moindre doute, au regard aigu et sensible. Attentif aux lieux, aux atmosphères, aux heures, il décrit avec finesse les scènes où se détachent les portraits psychologiques, les émotions et les tourments intimes de ses personnages sans négliger le moindre aspect du contexte. Chacun des personnages, principal ou secondaire, prend corps. 

Malgré le titre, la fille, Alouette, est peu présente " physiquement " dans le récit puisque celui-ci relate la semaine de son exceptionnelle absence. Mais elle est omniprésente dans les esprits car c'est bien son "malheur" - sa laideur qui fait d'elle une vieille fille toujours chez ses parents - le motif du roman, le motif de la vie choisie par ses parents. Alouette est au coeur des pages, au coeur de l'histoire familiale. Et c'est le roman du père, en silences, en souffrance.

En 1899, dans la petite ville de Sarszeg, pour cette vieille famille hongroise des Vajkay, une jeune femme laide, c'est comme une malédiction. Elle n'est pas mariée, hors des pratiques et normes bourgeoises. Les parents s'enferment avec elle dans un mode de vie routinier et solitaire, économe et provincial, en cherchant à se convaincre que c'est là une bonne vie. Ils se sont éloignés de leur propre ville et concitoyens, s'évitant de faux espoirs maintenant qu'Alouette a passé les 35 ans, conscients des non-dits, de la " mascarade " sociale. " Mascarade " est bien le mot de ce récit puisque eux-mêmes jouent la mascarade familiale. Ils aiment profondément leur fille, elle est toute leur vie, mais, sans mot dire, ils savent le manque, la solitude - nous vivons notre petite vie [...] dans notre modeste foyer. " -, en interdépendance.

Ce roman raconte, jour après jour, cette semaine d'absence, les bouleversements dans la routine des parents, désemparés et désoeuvrés, qui reprennent peu à peu une vie sociale parce qu'ils déjeunent au restaurant dans lequel se croisent tous les notables, toutes les figures de cette petite ville, qu'ils redécouvrent.

Il a jeté un regard circulaire dans la salle. Ce n'était pas si désagréable, ici, pas si désagréable en tout cas qu'il l'avait pensé.

Presque toutes les tables étaient occupées. Ils ne connaissaient personne et personne ne les connaissait. C'était vrai qu'ils vivaient tellement isolés qu'on pouvait les croire étrangers et qu'eux-mêmes avaient également l'impression de se retrouver dans un restaurant d'une ville inconnue. "

Et c'est ainsi, aussi, un portrait de société et d'époque avec en filigrane les mouvements politiques de Sécession entre la Hongrie et l'empire des Habsbourg. Akos, le père, renoue avec la compagnie des Guépards, " les fauves moustachus de la cuite et de la bringue ", anciens compagnons. Ils ont tous vieilli mais ils sont fidèles à leur rendez-vous et l'entrainent à leur soirée.

Au fil des jours, des pages, Deszö Kosztolanyi parvient à mettre en mots toute la palette de sentiments qui bouleversent Akos Vajkay, qui bouleversent le lecteur, jusqu'à ce dernier soir où ce père, ivre, crie son amertume, sa rancoeur, sa douleur de sa fille, son amour. Et partage avec son épouse sa résignation à leur souffrance à tous. Ce n'est pas le roman d'un renoncement, la blessure est trop vive. Ce roman est à la fois mélancolique et cruel. Les dernières pages sont celles d'Alouette, revenue, elles sont déchirantes.

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" La jeune fille a tourné les yeux vers la véranda où se tenaient en haut de l'escalier le père et la mère. C'était eux, il y a longtemps, qui lui avait donné ce nom d'Alouette, il y a très longtemps, quand elle chantait encore. Ce nom ne s'était plus, depuis, détaché d'elle, elle le portait comme un vêtement d'enfant pour lequel elle était devenue trop grande.
Alouette a poussé un soupir profond, soupir profond devenu chez elle une habitude, elle a rembobiné le coton, l'a remis dans sa corbeille de travail, puis elle s'est dirigée vers la charmille de vigne vierge. C'était l'heure d'y aller, pensait-elle, le train allait bientôt partir, ce soir elle dormirait sous le toit de son oncle, à la campagne, à Tarkö. Elle s'approchait, d'une démarche un peu dandinante.
Un sourire câlin sur leurs lèvres, ses vieux parents la regardaient venir.
Et puis, entre les branches, est apparu tout à coup son visage et leur sourire s'est estompé.
- Nous pouvons y aller, ma douce, a dit le père en baissant les yeux. "
 
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De Dezsö KosztolanyiMina vous présente Le cerf-volant d'or

Automne hongrois avec Coccinelle et Michael -

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Commentaires (7)

1. cristie (site web) 24/10/2014

Tu en parles avec beaucoup d'émotions ...

2. Mina (site web) 24/10/2014

Je n'avais pas pensé à la Mittel Europa, et pourtant c'est évident... Maintenant que tu l'as signalé, je fais en effet le lien entre cette écriture qui prend le temps d'installer l'atmosphère, les psychologies et celle de Marai. Le ton plus sobre de D. K. est finalement moins éloigné du lyrisme de Marai que je n'avais pu le croire.

Je retrouve également en écho dans ta lecture cette figure du père si importante dans Le cerf-volant d'or et celle de la fille en marge, (tenue) à l'écart de la société.

3. Marilyne 24/10/2014

@ Cristie : je ne m'en étais pas rendue compte. C'est vrai que je suis particulièrement sensible à cette littérature de la Mittel Europa et que j'attendais depuis trop longtemps de lire D.Kosztolanyi. Une belle lecture.

@ Mina : Il faudrait que je relise S. Maraï. Je me souviens de sa plume mais ses romans m'ont moins marquée. Par ton commentaire, je remarque à quel point j'ai apprécié la sobriété de D.Kosztolanyi, comme je m'y suis plus laissée prendre qu'aux récits de Maraï.
Très envie de lire " Anna la douce " ( et le prochain que tu présentes, je le crains ^^ ) ( trop de projets ... ;) )

4. Dominique (site web) 24/10/2014

il est sur ma liste des relectures, je l'ai lu à sa parution mais c'est un peu loin et j'ai très envie de le relire aujourd'hui alors que j'ai engrangé pas mal de lecture d'Europe de l'est

5. Marilyne 26/10/2014

Relecture, il est vrai que ce roman s'y prête et c'est le moins qu'on puisse dire que tu as lu à l'Est !

6. Patrice (site web) 25/01/2018

Je l'ai découvert récemment sur le blog "Passage à l'Est" que tu connais peut-être. Un livre qui me tente beaucoup.

7. Marilyne 26/01/2018

@ Patrice : bienvenue et merci de ton commentaire. Oui, je connais le blog " Passage à l'Est", un blog d'une grande richesse.

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