Bruno Schulz

C'est lors de mes pérégrinations en littératures de l'Est que j'ai croisé le nom de Bruno Schulz. 

J'ai ainsi découvert un auteur qui était dessinateur. Ce que j'ai pu constater lors de l'exposition Les Cahiers dessinés organisée à la Halle Saint-Pierre, à Montmartre, espace aux visites toujours passionnantes, la Halle étant principalement dédiée à l'art brut, au graphisme, à l'art hors frontières académiques, l'art comme langage.

L'exposition Les Cahiers Dessinés ( jusqu'au 14 août 2015 ), du nom d'une maison d'édition spécialisée, présente un florilège de dessins de presse et d'humour, dessins de peintres et/ou autoditactes parus en albums ou dans la revue du même nom; dessins de noms (re)connus, inconnus.

Et certains de Bruno Schulz, crayonnés aussi inquiétants que sensuels, la femme-idole.

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Bruno Schulz ( 1892 - 1942 ) est né en Galacie, province de l'empire austro-hongrois rattachée à la Pologne après la Première Guerre Mondiale. Bien qu'il ait suivi des études d'architecture et de peinture à Vienne, il quittera peu sa ville natale Drohobycz qui sera le cadre de ses récits, des nouvelles. Ses textes, s'ils sont remarqués et salués par les auteurs polonais, ne connaissent pas le succès en librairie. En revanche, l'artiste-écrivain permet à ses contemporains de découvrir Franz Kafka dont il traduit Le Procès en 1936. Issu d'une famille juive, Bruno Schulz est enfermé dans le ghetto de Drohobycz en 1941. Il y sera assassiné par un SS.

BsprintempsCette exposition m'a décidée à lire enfin Bruno Schulz.

Une fois de plus, la collection Folio 2€ a permis cette rencontre avec la longue nouvelle intitulée Le printemps ( extraite du recueil Le sanatorium au croque-mort )

D'où vient ce mystérieux album de timbres qui semble avoir le pouvoir de ressusciter les grands personnages de l'Histoire ? Qui est Bianca, cette femme au visage d'ange ? Quels liens a-t-elle avec ces revenants ? Où finit le passé et commence le présent ? Le printemps, saison du retour à la vie, devient le théâtre d'événements troublants, aux allures parfois fantastiques. Écrivain secret, Bruno Schulz nous entraîne dans son univers onirique et étrange transcendé par une langue poétique à la fois riche et exceptionnelle.

Traduit du polonais par Thérèse Douchy -

Quelle prose ! J'ai pu comprendre pourquoi Isaac B.Singer a dit de l'écriture de Bruno Schulz : " Parfois il écrivait comme Kafka, parfois comme Proust, et il a fini par atteindre des profondeurs auxquelles ni l'un ni l'autre n'avaient accédé. "

Sans le moindre doute, le style peut être qualifié de proustien par sa richesse et sa puissance évocatrice d'images, de sensations, d'émotions; une langue colorée, bruissante et musicale. 

Cette nouvelle d'une centaine de pages dépasse fabuleusement son intrigue. Il y a du conte, de la magie, une forme de cosmogonie. Le narrateur, un jeune homme, est lui-même dépassé, le héros de ce récit, c'est le printemps, le temps, les cycles, l'histoire-l'Histoire déjà écrite.

Avez-vous remarqué qu'entre les lignes de certains livres des hirondelles passent en foule, des versets d'hirondelles pointues et fremissantes ? Il faut lire dans le vol des oiseaux... "

Les pages s'échappent loin, profond, c'est un songe, une vision, sans que cette dimension onirique, fantasmagorique, sacrifie le réalisme, le contexte étant inscrit et développé dans son époque ( il y est plus que question de l'empire austro-hongrois et de l'empereur François-Joseph 1er ). Les descriptions sont saisissantes, des ciels, des scènes de jeunes gens au parc, de véritables tableaux en mouvement, qui témoignent pourtant d'un monde clos, celui de l'empire, et d'une quête de nouveaux horizons. Si cette nouvelle lyrique paraît relever du fantastique au fil du récit, elle est aussi fable, récit d'apprentissage et récit épique, pamphlet. Une véritable expérience littéraire. Qui confirme l'univers fascinant de Bruno Schulz.

Je n'ai pas eu l'audace de contourner la villa pour voir ce qu'il y a derrière. Pourquoi donc ai-je eu le sentiment d'y avoir été un jour, il y a très longtemps ? Au fond, ne connaissons-nous pas d'avance tous les paysages que nous rencontrons au cours de notre vie ? Est-il possible qu'il se produise quelque chose d'entièrement nouveau, que nous n'ayons pas pressenti tout au fond de nous-mêmes ? Je sais qu'un jour, à une heure tardive, je serai là-bas, au seuil des jardins, main dans la main avec Bianca. Nous entrerons dans ces recoins oubliés, entre de vieux murs qui enferment des parcs empoisonnés, des paradis artificiels de Poe plein de ciguë, de pavots et de plantes grimpantes aux sucs opiacés, brûlant sous le ciel brun comme celui de vieilles fresques. Nous réveillerons le marbre blanc d'une statue qui somnole, les yeux vides, dans ce monde au-delà des marges, au-delà des confins d'un après-midi fané. Nous effraierons son seul amant, un vampire rouge endormi sur son sein, les ailes pliées. Il s'envolera sans bruit, souple, coulant, ondoyant, loque décharnée, rouge feu, sans squelette ni substance, il tournoiera battant des ailes, s'estompera dans l'air figé. Nous franchirons une petite grille, nous entrerons dans une clairière vide. La végétation y sera brûlée comme le tabac, comme la pampa à la fin de l'été indien. ce sera peut-être dans l'Etat de New Orléans ou de Louisiane - les pays ne sont qu'un prétexte. "

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- A paraître en septembre 2015 aux éditions Grasset La fiancée de Bruno Schulz de Agata Tusznyska.

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" Józefina Szeliska, dite Juna, fut entre 1933 et 1937 la fiancée de Bruno Schulz, peintre et écrivain de génie, âme tourmentée, assassiné en 1942 dans sa ville natale de Drohobycz, en Pologne. Elle fut sa compagne et sa muse. Mais Bruno Schulz était incapable d’aimer, sinon de vivre. Accaparé par sa seule véritable passion – son œuvre –, il devait inexorablement s’éloigner de Juna, et du monde. Elle ne l’oublia jamais, et continua de vivre avec son fantôme jusqu’à sa propre disparition, en 1991. De cette histoire, elle ne dit rien, à personne, pendant près d’un demi-siècle. Après guerre, à la rubrique “état-civil” des formulaires, elle écrivait : “seule”. Voilà pour les faits. Tout le reste n’est que le jeu de l’histoire, de la mémoire et de l’imagination. " – A. T.

 

- Un article sur Bruno Schulz sur Esprit Nomade ICI -

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Commentaires (4)

1. Tania (site web) 05/08/2015

Très bel extrait, je note ce titre !

2. Marilyne 06/08/2015

@ Tania : à découvrir et se laisser ( em)porter.

3. Mina (site web) 14/08/2015

Je note moi aussi le Folio 2€, ça fait longtemps que je n'ai plus lu de nouvelles chez eux et, comme tu le dis, ces petits formats sont l'occasion d'une rencontre. L'extrait fait bien comprendre la référence à Proust et me donne envie de lire la suite.

ps : j'aime tes longs articles, très complets et illustrés. ;)

4. Marilyne 15/08/2015

Ouf... ce sont mes préférés ;-)

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