Cette nuit, je l'ai vue - Drago Jancar

Djancar

- Editions Phébus -

- Traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye -

Veronika Zarnik est de ces femmes troublantes, insaisissables, de celles que l'on n'oublie pas. Sensuelle, excentrique, éprise de liberté, impudente et imprudente, elle forme avec son mari Leo, un couple bourgeois peu conventionnel aux heures sombres de la Seconde Guerre Mondiale, tant leur indépendance d'esprit, leur refus des contraintes imposées par l'Histoire et leur douce folie contrastent avec le tragique de l'époque. Une nuit de janvier 1944, le couple disparaît dans de mystérieuses circonstances, laissant leur entourage en proie aux doutes.

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Découverte d'une littérature et d'une Histoire d'Europe Centrale, découverte d'un auteur à travers un récit finement maîtrisé et prenant, la lectrice plus qu'enthousiaste débute cette chronique par sa conclusion : ce roman est excellent à plus d'un titre. J'espère vous en convaincre sans trop en dire.

Je reconnais que la forme narrative choisie par Drago Jancar ( auteur slovène opposant au régime communiste né à Moribor en 1948 ) est mienne, j'apprécie particulièrement le roman choral. Cinq chapitres, cinq voix qui racontent, qui racontent Veronika, évoquant ainsi la Yougoslavie et ses territoires, ses combats durant la Seconde Guerre Mondiale. Des pages de souvenirs pour deux histoires, l'une individuelle, l'autre nationale, complexes. Ce récit s'inscrit au coeur de l'histoire yougoslave, entre la fin de la " première " Yougoslavie, monarchiste, fondée en 1918 jusqu'à ce qu'elle soit occupée et démantelée par les fascistes allemands et italiens, et la création d'une " seconde " Yougoslavie, la " fédération " communiste de Tito. Evocation est le mot. Il ne s'agit pas d'un roman politique mais d'un roman relatant la vie d’une femme sous le regards d’autres; d'une vie brisée durant des années de mort. Veronika, d’où elle venait, ce qu’elle était et ce qu’elle a vécu, ce qu’il est advenu d’elle, est le corps et l’esprit d’une société européenne en éclats, de la Mitteleuropa «  du monde d’hier » selon l’expression de Stefan Zweig.

Une vision en kaléidoscope « comme ce miroir fêlé qui me renvoie des fragments », un voyage géographique autant qu’historique qui débute en 1945. Les récits s’enchaînent et se complètent, la parole d’un narrateur amenant celle du suivant, celui-ci étant apparu plus précisément dans son récit. Chacun ses questions, ce qu’il devine, sa culpabilité qu’il suppose, chacun plus proche, non pas de Veronika mais de la nuit de la disparition. Paradoxalement, le premier narrateur est le personnage semblant être ce plus proche, un amour, l’amant officier de cavalerie et il est pourtant celui qui en sait le moins comme le lecteur s’en rendra compte au fil de la lecture en entendant la mère, le médecin militaire allemand en visites régulières, la gouvernante, le fermier rallié aux partisans. Car à chaque chapitre, chaque voix, ce n’est pas l’intimité de Veronika que nous approchons mais le lieu et la nuit de la disparition, ce manoir qui semblait si loin de la guerre d’où sortirent un soir avec des inconnus la jeune femme et son mari pour ne plus revenir. En s’interrogeant sur la vérité de cette nuit là, ces narrateurs nous racontent leurs pays et leur guerre, cette vérité là, la leur, sous la plume d’un auteur qui parvient à toucher la lumière autant qu’à percer l’obscurité.

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- Rentrée littéraire Hiver 2014 avec Valérie -

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Commentaires (12)

1. Aifelle (site web) 09/03/2014

Il me semble l'avoir repéré quelque part. La couverture est belle, la thématique m'intéresse, il est noté.

2. Marilyne 09/03/2014

Sur une table de nouveautés en librairie peut-être... ^^ Le titre comme la couverture sont attirants et bien choisis, le récit est passionnant, je n'ai pas pu le lâcher ( et/ou renoncer à le chroniquer )

3. Valérie (site web) 09/03/2014

Je ne pense pas avoir déjà lu un roman slovène.

4. Marilyne 09/03/2014

J'avoue que je me suis posée la même question. La réponse était non et je suis ravie de cette découverte par ce roman là.

5. jérôme (site web) 10/03/2014

Tu le tentes. Encore... Après l'Argentine, je peux bien pousser jusqu'en Slovénie.

6. Marilyne 10/03/2014

Je crois qu'en effet c'est le type de récit et de narration qui pourraient te plaire ( quant à l'Argentine, je manque à tous mes devoirs, beaucoup lu cette littérature, très peu présentée )

7. Cynthia (site web) 06/04/2014

Premier roman slovène pour moi également et je ne regrette pas le voyage, aussi sombre fut-il.
Je ne sais pas pour toi mais moi j'ai eu un mal fou à rédiger mon billet sur ce livre. Tellement de choses à dire mais finalement j'ai fait le choix de ne pas en dire trop.

8. Marilyne 07/04/2014

Je ne regrette pas du tout le voyage non plus, et oui, pas facile ce billet sans entrer dans les méandres du récit. j'ai essayé aussi de limiter en présentant surtout le type et le rythme de narration. J'espère que tu convaincras les lecteurs de le découvrir.

9. Mior (site web) 12/05/2015

sur tes bons conseils (en tre autres ;-) nous lirons ce livre qui m'intrigue depuis un bon moment ds mon club de lecture IRL ce mois ci . Et voilà ! amitiés
Je reviendrai te donner nos impressions croisées

10. Marilyne 16/05/2015

Avec grand plaisir, d'autant que je poursuis avec toujours autant d'intérêt les lectures à l'Est :)

11. Patrice (site web) 25/01/2018

C'est un livre qui me tentait déjà et maintenant encore plus après avoir lu ton billet et les liens avec l'Histoire. Un bon candidat pour notre mois de l'Europe Centrale et de l'Est

12. Marilyne 26/01/2018

@ Patrice : je ne peux que te recommander cette lecture. Elle n'est pas récente pour moi, et pourtant j'en garde un souvenir vif !

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