Le cycliste de Tchernobyl - Javier Sebastian

Cycliste de tchernobyl 193x300

- Editions Métailié -

Un vieil homme hagard, entouré de sacs remplis de vêtements, est abandonné dans un self-service sur les Champs-Élysées. «Ne les laissez pas me tuer», c'est tout ce qu'il sait dire.
Pripiat, ville fantôme, à trois kilomètres de la centrale de Tchernobyl : dans les rues désertes, entre la grande roue neuve et les autos tamponneuses abandonnées, pas âme qui vive. Sauf les samosiol, ceux qui sont revenus dans la zone interdite. Laurenti Bakhtiarov chante Demis Roussos devant la salle vide du ciné-théâtre Prometheus, deux Américains givrés testent les effets de la radioactivité sur leur corps... Au coeur d'une apocalypse permanente, Vassia, le cycliste, croit encore à la possibilité d'une communauté humaine.

Une éloquente photographie de couverture et une parfaite quatrième qui dit le contexte, l'atmosphère âpre et la singularité de ce récit sans révéler les choix narratifs de cette histoire qui en font son originalité. Récit Impressionnant, prenant, affolant. Au-delà de la brillante dimension littéraire, le propos est sérieusement documenté, scientifiquement, médicalement, extrêmement précis quant à l'historique de la catastrophe nucléaire, causes possibles et conséquences, les heures qui ont suivi l'accident jusqu'à l'explosion, les décisions, les sacrifices, les rapports et les directives qu'aux années 2010, radioactivité et contamination, les répercussions sanitaires, becquerels et cesium 134. Et au-delà de cette seconde dimension scientifique, l'humanité des scènes, des personnages. Et l'absurde. Et l'effroi. Alors oui, ce roman, c'est celui de l'absurde des folies humaines, folies destructrices, manipulatrices, l'inhumain d'un pouvoir et l'absurde humain de l'espoir, de l'amour, de la vie bien que l'on croise sur ces pages des fantômes et des spectres, des « paysages hallucinés » comme l'écrit l'éditeur. Scènes hallucinantes.


« L'autre question concerne les soi-disant barbelés et l'interdiction de franchir le périmètre. Mais je ne les ai pas vus. Quelqu'un a dû les enlever. Ils n'allaient pas rester là mille ans. Au début, il y avait des flaques jaunes, mais on en voit plus. Les gens disent beaucoup de choses, mais rien ne dure mille ans. Et encore moins quatorze millions d'années, comme ce thorium 232, dont parle tout le monde en ce moment, les gens sont fous. »


A travers cette biographie romanesque de Vassili Nesterenko – physicien nucléaire « un protégé du régime – directeur de l'Institut de l'énergie nucléaire de Biélorussie » – constructeur et coordinateur du projet Pamir, projet militaire associant la création d'une centrale mobile à l'utilisation de missiles – dont la biographie se dévoile au fil des pages, l'auteur Javier Sebastian raconte l'après Tchernobyl pour la population de la zone devenue interdite ainsi que pour les scientifiques qui tentèrent de contrer les effets de la contamination sur ces populations, de contrer les mesures gouvernementales, de plus en plus modérées afin d'en minimiser l'impact, en rappelant publiquement via les médias et des organismes d'état ou internationaux la gravité de la situation.


« Après quoi le silence, terre pourrie et mortelle ».


Manipulations de chiffres, manipulations de l'information. Une population perdue. « on ne sait plus ». Et sur ce terrifiant fond narratif, la vie, rendre la vie, à la vie par ses personnages saisis par cet absurde, cette folie, une liberté, une volonté de vivre sans y croire, saisissants. Une vigueur, une brutalité de l'écriture, une maîtrise évidente et une tendresse immense.


« Qu'est-ce que vous en pensez ? Je n'ai plus rien à perdre et à Pripiat on n'est pas si mal. Sauf qu'on y meurt, mais on meurt partout. »


Un roman rare d'une sombre beauté et d'une lumineuse intensité sur cette neige souillée, sur cette terre violée, sur une tragédie non pas technique mais humaine.

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