Le poids du papillon - Erri de Luca

Le poids du papillon erri de luca

- Éditions Gallimard -

- Traduit de l’italien par Danièle Valin -

Deux personnages pour l’ultime rencontre. Un chamois, un braconnier dans les Alpes italiennes. Ils ont rendez-vous au soir de leurs vies. Leurs quêtes pour ce grand soir. Deux identités, deux forces, deux survivants, deux marginaux à la fois soumis, fidèles et rebelles. Résolus. Deux  » rois des chamois « . L’animal vit en marge de son troupeau dont il est le dominant, trompant les lois de son espèce par sa puissance et sa différence de comportement. L’homme vit en retrait de sa société, en solitude montagnarde, en risques d’escalades, aux frontières de la légalité.

Le braconnier et le chamois s’affrontent parce que cela doit finir ainsi après les joutes qui ont jalonnées leurs existences.

De courts paragraphes pour ce court roman, l’éclat et la dureté de l’épure. Et cette légèreté, cette beauté, improbable de la vie qui font parfois basculer, à peine saisies, (a)perçues, comme ces ailes diaphanes d’un papillon blanc sur un paysage de neige.

Dans ce récit, le chamois est un personnage à part entière, les premières pages lui reviennent.

  » Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil.  »

 » Il flaira l’horizon pour savoir où ne jamais plus revenir, ni se laisser surprendre. Le jour au franc soleil sécha vite le brouillard, un ruisseau de lumière, venant de l’est, parcourait le troupeau qui s’y abreuvait, museaux levés. Ils étaient bien des mètres au-dessous de lui. De son abri à l’ombre, il en vit la force, la quantité, qui supporte les pertes. Ils n’étaient pas courageux, ils étaient nombreux, valeur qui donne de la force aux plus faibles. C’étaient ses fils, sortis des poussées de ses flancs. Il n’en était pas fier, il avait fait ce que voulait la vie. Ils pouvaient s’exposer en pleine lumière. »

Des phrases qui font images et sens, une élégance virile, un regard sur la nature, celle du monde, celle des hommes, qui ne craint pas l’abîme puis voit au-dessus des cimes.

  » Pendant les mois de blanc sur lui et tout autour, l’homme devient visionnaire. Avec le soleil dans ses paupières éblouies, la neige se transforme en bris de verre. Le corps et l’ombre dessinent le pronom  » il « . L’homme sur la montagne est une syllabe dans le vocabulaire.« 

Une fable réaliste, une rugosité, une suspension, une ascension, pas seulement celles des roches. On imagine le toucher dru de la peau du chamois,  d’une joue mal rasée; on imagine aussi la chaleur enfouie, la clarté, pas seulement celles sous la neige.

 » C’est le mois de novembre, l’homme entend tomber le rideau métallique de l’hiver. Dans les nuits où le vent arrache les arbres les plus exposés à leurs racines, la pierre et le bois de la cabane se frottent entre eux et lancent une plainte. Le feu fait claquer des baisers de réconfort. L’âpreté extérieure donne des coups d’épaule, mais la flamme allumée garde unis le bois et la pierre. Tant qu’elle brille dans le noir, la pièce est une forteresse. [...] C’est le mois de novembre, devant lui l’hiver à venir, immense à accueillir.« 

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