Le renard était déjà le chasseur - Herta Müller

Renard chasseur

- Éditions Point -

- Traduit de l’allemand par Claire De Oliveira -

Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s’aperçoit que des inconnus découpent jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. A cause de cette menace, la jeune enseignante proche d’auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu’une de ses amies fréquente justement un officier de la securitate. Le renard est le chasseur. Les victimes se rapprochent de leurs bourreaux, les amis disparaissent ou se trahissent, et la chute du dictateur n’y changera pas grand-chose.

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Cette lecture là, c’est bien plus que le récit présenté par cette quatrième de couverture; cette lecture là, c’est un saisissant paradoxe littéraire. Herta Müller parvient à dire le cauchemar de la dictature, d’angoisse latente, de délabrement social et humain par une prose à la poétique perçante, par la description des lieux, des images qu’ils font naître, par l’expression d’un sentiment d’irréalité qui rend celui de la réalité si prégnant; cette réalité dans laquelle tous regards, toutes attitudes, toutes émotions, spontanés, naturels, sont bannis. Une autre dimension qui rend toute la dimension de ce qu’ont vécu les Roumains. Le ciel est plombé, fuyant, l’air vicié. Densité des mots palpable, sur la page, sur la peau, effrayante; des mots crus sur les visions, des mots de silence, de malaise, de dégoût, d’échos d’égouts… Des sensations physiques, sensations à la fois de poids et de vide, l’oppressant, le métallique – images filées de l’usine «  de fer et de rouille  » -, de la ville aux angles tranchants, des trous des fenêtres, des chemins perdus, la tension des tempes et des ventres qui cognent, les bruits qui claquent  » comme une branche qui casse, mais autrement  » sur la rive du Danube …  » le monde a de la chance qu’il y ait le Danube « .

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 » Les peupliers avancent dans toutes les rues. Les maisons se serrent les unes contre les autres. Derrière les rideaux, on s’éclaire à la bougie. Les gens mettent leurs enfants près de la lumière, ils veulent encore voir leurs joues avant le lendemain matin.

Là où poussent les buissons, la nuit est prête à bondir entre le feuillage et l’agression. Quand il n’y a pas d’électricité dans la ville, la nuit arrive par en dessous, elle coupe d’abord les jambes. De la lumière grise s’accroche encore aux épaules, assez pour balancer la tête et fermer les yeux. Elle ne suffit pas pour voir. « 

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 » La fumée froide de la cigarette a un goût âcre sur la langue et le souffle froid a un goût âcre dans la bouche, dans l’air, il vole comme de la fumée. Même les vagues de poussière froide derrière les camions ont dans les rues une autre odeur que la poussière de l’été. Même les nuages ont dans la ville une autre odeur que les nuages d’été. Clara fait les cent pas devant le bâtiment de la securitate. « 

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Herta Müller est née en 1953 en Roumanie, et vit à Berlin depuis 1987. Poète et romancière de langue maternelle allemande, son œuvre a été couronnée du prix Nobel de littérature en 2009.

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