Les mots de Maud - Jean Jauniaux

 

Motsmaud

- Editions Luce Wilquin -

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De la jolie lecture, une réflexion sensible sur l'écriture ( de l'épistolaire au roman ), un livre dans le livre, un livre testament, triple testament qui pourtant se clôt sur les possibles d'une page blanche la dernière page tournée.

Le personnage principal de ce roman n'est pas Maud citée dans le titre mais Jean-Baptiste, écrivain public et auteur sous pseudo de romandegares à grand succès inspirés par ses errances nocturnes, par ces rencontres avec les naufragés urbains. Jean-Baptiste, la soixantaine esseulée, harassée, désabusée, est un homme chagrin qui se retire, une retraite dans une maison sur les côtes de la mer du Nord. Il souhaite remettre " de l'ordre dans tous ces mots gaspillés ", selon la juste formule de l'éditeur en quatrième de couverture. Car, cela peut paraître paradoxal, l'explication viendra en épilogue, par ses activités, Jean-Baptiste a renié les mots, refuser de leur donner du sens. Il les manipule, les soumet à sa volonté utilitaire, aux désirs de ses clients, de ses lecteurs. Il élabore même une théorie et une technique de l'écriture romanesque dont il n'est pas dupe. Tous ces mots ne sont pas à lui, mais ceux de son pseudonyme, ne sont pas pour lui. Cette élaboration comprend la pratique de l'épistolaire, entre l'auteur et ses personnages, afin de mieux les cerner, les maîtriser.

Ce court roman d'une centaine de pages est un livre de souvenirs servi par une écriture limpide, précise, qui laisse s'attarder le regard et la mémoire, s'échouer les vagues...

" Remplir la bouilloire, la placer sur la flamme, chauffer la théière, verser l'eau - frémissante - sur les feuilles et laisser le thé infuser pendant le temps précis qu'exige chaque jardin. Ces gestes sont autant d'étapes nécessaires pour franchir la frontière entre les personnages de l'écrivain et les fantômes de l'homme, cette digue entre deux eaux sombres. D'un côté, rugissants, les paysages ensanglantés, les massacres d'innocents, les créatures imaginaires qui déferlent au fil des pages de la fiction; de l'autre, un marais dormant sous une brume laiteuse, dissimulant les racines qui entravent les chemins de la vie. "

La première partie est celle consacrée à Jean-Baptiste; dans la seconde apparaît Maud, les lettres de Maud. Les mots de Maud sont les maux de Jean-Batiste, cet homme hanté par son " simulacre d'enfance " auprès de son père qui se barricada derrière les livres après le décès de sa mère alors qu'il était si jeune encore. L'agonie, le dernier souffle, les derniers mots de la mère, Claire, on ne peut pas les lire avant les dernières pages, ils ne pouvaient être écrits avant. Avant ceux que donnera Maud, cette femme atteinte d'un cancer en phase terminale, comme la mère; Maud par qui il est confronté à " la pire des fautes professionnelles : l'émotion "; cette femme qui contacte l'écrivain pour qu'il l'accompagne, d'abord dans un projet d'écriture, puis dans cette relation épistolaire confidente, enfin dans sa fin de vie choisie - " Notre relation est de l'ordre de l'écrit. Pas du vivant..." -

Avec Maud et Jean-Baptiste, Jean Jauniaux nous parle de ceux qu'il a fallu laisser partir et de ce qu'ils nous laissent, de don et du sens qu'il faut recevoir et préserver. Dans cette seconde partie, Jean Jauniaux nous raconte l'histoire d'un livre intitulé Les mots de Maud écrit par Jean-Baptiste et nous donne à lire sa dernière lettre écrite à Claire.

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" Les premiers mots s'épanchent sous la plume.

Crissement de l'or sur la neige du papier.

Il est vraisemblable...

Et déjà cela sonne faux !

Non ! Jean-Batiste.

Ce n'est pas vraisemblable que tu veux écrire.

Ce n'est pas le semblable au vrai que tu veux trouver, que tu veux dire.

C'est le vrai  !

Le vrai tout court.

Le vrai en quatre lettres ! Le vrai qui sonne comme vriller. "

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- Les éditions Luce Wilquin pour le mois belge organisé par Anne et Mina ( son billet ICI ) -

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Commentaires (7)

1. Asphodèle (site web) 24/04/2014

Il m'a été offert par Argali cet été (parce que Luce Wilquin) mais je n'avais pas accroché, bon... c'était le mois d'août, des visites et de la famille à la maison, donc à reprendre ! Ton beau billet m'en a donné envie ! Quand j'aurais fini les deux que je lis en parallèle ! ;)

2. Anne (site web) 24/04/2014

C'est clair que je dois tester ce livre... (c'est ta deuxième tentation, je suppose ?)

3. Marilyne 24/04/2014

@ Asphodèle : je conçois que l'on puisse ne pas accrocher, le rythme est lent, le ton mélancolique alors que les premières pages sur l'écrivain sous pseudo peuvent paraître abruptes. Au-delà du thème du deuil, quel qu’il soit, j'ai aimé la plume et ces paradoxes à propos de la lecture et de l'écriture.
( deux en parallèle, est-ce bien raisonnable ? ^^ )
@ Anne : oui, tente ( ou plutôt laisse-toi tenter ) ( non, la deuxième tentation est à venir et... pire :) )

4. Manu (site web) 26/04/2014

Pourquoi pas !

5. Marilyne 26/04/2014

Beaucoup aimé. Voilà :)

6. Mina (site web) 01/05/2014

Ton article fait revenir en moi tous les souvenirs de cette belle lecture, quelques passages appréciés ou détails touchants, merci. (Je suis rassurée que tu l'aies aimé toi aussi :))

7. Marilyne 01/05/2014

J'ai aimé tous ces aspects qui se mêlent et la sérénité des descriptions, ce regard par la fenêtre au-dessus de la table d'écriture.

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