Les veilleurs de chagrin - Nicole Roland

Veilleurs

- Actes Sud - Un endroit où aller -

.

Le premier roman de Nicole Roland - Kosaburo, 1945 - est un très beau roman ( Flo le présente pour ce mois thématique belge ICI ). Les veilleurs de chagrin, le second roman paru en 2012, est un très grand roman, un roman de mémoire. Pour rendre à la vie. Est-ce une longue lettre, est-ce un journal ?

La narratrice de ce récit, Esther, est une scientifique spécialisée en paléo-pathologie, c'est à dire qu'elle se consacre à l'étude des squelettes, anthropologue-archéologue. Alors qu'elle porte le deuil de son père, de son mariage, la maladie dégénérative d'une mère destructrice avec qui il se sera plus possible de créer un lien, d'espérer une lueur de rédemption ou d'accorder un pardon, elle s'engage dans une mission au Kosovo pour le Tribunal pénal international. Il s'agit de retrouver l'identité des victimes de l'épuration des Kosovars, de mettre au service la science de ces spécialistes pour identifier les corps. Esther part se confronter " à des morts qui n'ont pas des milliers d'années.". Des morts violentes, des massacres de civils, des charniers en terrains encore minés. Et des survivants qui témoignent, qui attendent de savoir, qui, comment...

Un roman sur l'absence et le deuil, sur la nécessité du deuil, sur les devoirs du deuil "pour que rien ne soit définitivement vain ". La mission, comme la lecture, est éprouvante. Elle n'épargne pas. Pourquoi le ferait-elle ?

Et dans ce qui est à peine enfoui, ce qui réclame aussi son droit à la justice, à la mémoire, il y a les souvenirs et les rêves de l'enfance douloureuse. La plume à la pointe fine s'offre, à la fois crue et pudique, infiniment respectueuse sur ces violences, ces démences. Les yeux sont noyés de larmes grand ouvert vers le monde, vers le coeur. C'est exhumer pour inhumer, enfin. Dans cet abîme de terreurs et d'horreurs, de monstres et de cauchemars, il y a aussi la lumière et la chaleur, les fleurs et les parfums des jardins de l'enfant, sa lecture fétiche de Mrs Dalloway, ces mots de Virginia Woolf hérités d'une grand-mère disparue dans les profondeurs d'un éden de petite enfance.

Une narratrice face aux gouffres, aux saccages, qui plonge dans le chaos barbare, dans son chaos intime d'angoisses, de colères, d'incompréhensions, de détresse affective, accompagnée d'un psychanalyste. De courts chapitres lui sont adressés, à ce " vous ", qui donnent le sens du récit, relient-relisent.

"J'ai mal à moi, à eux, j'ai mal, mais ma bouche tremble du désir de vivre."

Ce roman, c'est la compassion, la vulnérabilité, l'éloquence de son titre.

.

 - Le stylet de Nicole Roland pour le mois belge organisé par Anne et Mina -

.

- Le front aux vitres - Paul Eluard -

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par delà l’attente
Par delà moi même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

- Extrait de L’amour la poésie dans le recueil Capitale de la douleur – Poésie Gallimard -

*

Commentaires (10)

1. Aifelle (site web) 28/04/2014

Les veilleurs de chagrin, quelle belle expression pour une chose aussi douloureuse. Ton billet est très convainquant, je le note. Tous ces morts qui réclament justice, et les vivants qui ne trouvent pas la paix, il n'y a que les romanciers pour rendre compte de cette quête-là.

2. Martine Litterauteurs (site web) 28/04/2014

Je note aussi, ce titre que je trouve éloquent, magnifique, puissant, poétique... mais je crois que je ne lirai pas le roman : quand l’histoire est tellement proche, je crains toujours de ne pas savoir prendre assez de "distance".

3. Flo (site web) 28/04/2014

Tu confirmes la frayeur que m'inspire ce livre. Je suis sûre qu'il est "merveilleux", l'auteur m'ayant déjà conquise. En revanche, je repousse le moment où je l'emprunterai à la biblio tant je crains le sujet. J'ai sûrement déjà lu pire et j'y viendrai quand ce sera le moment.

4. Anne (site web) 28/04/2014

A te lire, je le répète, je me doute que cela me plaira, et l'auteure est si adorable aussi, si tu la rencontrais, ça tilterait aussi... J'espère de tout mon coeur qu'elle écrit encore et qu'elle sera encore publiée !!

5. krol (site web) 28/04/2014

J'ai adoré ce livre lu il y a quelques années (un, deux ou trois ? je ne sais plus)... une écriture magistrale !

6. Asphodèle (site web) 28/04/2014

Un sujet difficile, mais ton billet me pousse à le noter, je le lirai quand je le sentirai...

7. Marilyne 28/04/2014

@ Aifelle : l'expression est magnifique, comme le livre. Tu as tout dit en une phrase : " Tous ces morts qui réclament justice, et les vivants qui ne trouvent pas la paix, il n'y a que les romanciers pour rendre compte de cette quête-là. ", j'ajouterai les artistes, les poètes, pas seulement les romanciers.
@ Martine : effectivement, il n'y a aucune distance dans ce livre, c'est aussi le propos.
@ Flo : tu le liras, c'est certain, et tu as lu pire, c'est certain aussi ( si tu le souhaites, je te l'enverrai le moment venu, tu le conserveras ainsi le temps que tu voudras ). L'écriture est splendide. Je crois que nous avons trouvé notre auteur au double adoubement de l'année ( j'attends ta confirmation )

8. Marilyne 28/04/2014

@ Anne : ce sera le dernier titre pour ce mois thématique. De belles lectures avec vous, et je ne doute pas qu'une rencontre avec l'auteure serait aussi belle. Espérons, oui, qu'elle écrit encore.
@ Krol : merci pour ce commentaire. Magistral, c'est le mot qui s'est imposé à la lecture, pour l'écriture, pour tout.
@ Asphodèle : des thèmes, des scènes et des descriptions éprouvantes, des pages sensibles, fragiles. Il faut l'accompagner cette lecture.

9. Flo (site web) 02/05/2014

On est d'accord : je le lirai et j'ai lu pire (surtout vu mes goûts pas très Bisounours).
Je te remercie pour ta proposition. Je pense que j'arriverai à me débrouiller avec la biblio sauf à avoir besoin de temps pour encaisser progressivement. Je te ferai signe si besoin.

Donc : 2014 = Nicole Roland / 2013 = ? me souviens plus / 2012 = Claire Keegan ;)

10. Marilyne 03/05/2014

Pour 2013, je dirai Charles Juliet que j'ai lu grâce à toi :)

Ajouter un commentaire