Liquidation & Roman Policier - Imre Kertész

 

Liquidation

- Actes Sud - Babel -

- Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba -

Nous sommes à Budapest, en 1999. L'écrivain B., qui s'était suicidé peu après les bouleversements de 1989, ne cesse de hanter l'esprit de ses amis. Surtout celui de Keseru, éditeur qui cherche désespérément à publier les œuvres posthumes de l'auteur admiré sans jamais y parvenir, tant l'économie de marché a pris le dessus. En dernier recours, Keseru essaie de mettre la main sur le roman que, selon sa conviction, B. a dû écrire sur ses origines, sur l'origine de son mal-être. Car B. est né à Auschwitz, en 1944, dans des circonstances absurdes, et sans jamais connaître sa mère. Ce texte-là saura-t-il enfin garantir la postérité à l'ami disparu ? Commence alors l'enquête de Keseru auprès des femmes qui ont le mieux connu l'énigmatique B.

L'oeuvre d'Imre Kertész est traversée par son histoire hongroise, comme un courant froid et profond revenant sur les séquelles de l'Holocauste, les survivants, la mémoire, la vie sous la dictature et l'écriture. 

Sur la centaine de pages d'ombres de Liquidation quelque chose pèse et quelque chose d'absurde se joue. La lecture en est exigeante, le lecteur est happé. Dans ce livre, la mise en abyme est saisissante puisque les personnages sont éditeur et auteur. I.Kersesz interroge sur le rôle de la fiction, sur les frontières entre réel et fiction – la vie comme une pièce de théâtre : « Si bien que Keseru ne savait plus s’il devait admirer la clairvoyance cristalline de l’auteur – son ami défunt – ou bien sa propre persévérance, pour ainsi dire son humble détermination à s’identifier au rôle prescrit, à accomplir l’histoire. »

Il interroge sur ce qu’il est possible d’écrire, de réécrire. Ecrire l’histoire, son histoire, cela revient-il à écrire un testament ? N’est-on que son propre biographe ? L'écriture donne-t-elle réalité ?

Ce roman, c’est cette relation à la lecture, à l’écriture, cette relation entre amis, l’un éditeur, l’autre auteur. A travers l’auteur, l’éditeur se raconte, raconte la vie en Hongrie après guerre «  dans cette ville grise et glaciale, d’ennui et de résignation hébétée », raconte l’impossible survivance, l’impossible récit de son ami né dans un camp de concentration.

« - C’est une histoire écœurante, dit B. en guise de commentaire, mais tu n’es pas obligé de la trimballer tout le temps avec toi, comme ton porte-monnaie ou ta carte d’identité. Tu peux la poser n’importe où, l’oublier dans un café ou bien la jeter dans la rue comme un paquet encombrant qu’un inconnu t’aurait donné. […]

-          C’est bien comme ça, poursuivit-il. Informe et sanguinolent, comme du placenta. Si je l’écris, ça deviendra une histoire. Toi, en tant que rédacteur exigeant, comment qualifierais-tu une telle histoire ?

Je gardais le silence.

-          Allons, m’encouragea-t-il, tu as avalé ta langue ?

-          Je ne sais pas, dis-je.

-          Bien-sûr que tu le sais, dit-il contrarié. Regarde le sujet que je te fournis : un enfant vient au monde à Auschwitz grâce à l’entraide de brave gens. Les kapos déposent leurs bâtons, leurs fouets et, tout émus, ils lèvent au ciel le bébé en pleurs. L’adjudant SS en a les larmes aux yeux.

-          Bien-sûr, raconté comme ça…

-          Alors, m’encouragea-t-il. Alors ?

-          Comment dire… C’est kitsch, dis-je. Mais ça peut s’écrire autrement, me hâtais-je d’ajouter.

-          Impossible. Ce qui est kitsch est kitsch.

-          Mais ça s’est bel est bien passé, protestais-je.

Il m’expliqua que le problème résidait justement là. Cela s’était passé et pourtant ce n’était pas vrai. C’était une exception. Une anecdote. Un grain de sable tombé dans le mécanisme à broyer les cadavres. »

Cette recherche de ce manuscrit, c’est une quête qui n’est éditoriale qu’en prétexte. Dans ce roman, cette quête, c’est l’espoir d’une désespérance, d’une désolation, c’est celle d’une réponse à la tentation du suicide alors que le sens de la vie est perdu ou jamais trouvé; la quête d’une réponse " dans un monde censuré, méchant et analphabète ", les mots et le livre attendus. Cet auteur est Auschwitz, le spectre en conscience tourmentée et obsédante, il est « l’énigme nommée Auschwitz ». Et pour retrouver le sens, son suicide n’est admissible que s’il a laissé son Livre, que s’il reste le Livre.

La sombre densité de ce roman, servie par une plume acérée, est vertigineuse.

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Policier kertesz

- Actes Sud -

Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba -

Un renversement politique, quelque part en Amérique latine. La dictature qui s'établit offre au simple policier Antonio Martens l'occasion inespérée d'intégrer l'armée. Il y rencontre Diaz, son supérieur aussi charismatique que louche, et l'acolyte de celui-ci, le sadique Rodriguez. Commencent alors des filatures au cours desquelles sont fichés un grand nombre de citoyens irréprochables. Peu après, Rodriguez installe dans leur bureau un instrument de torture et s'apprête à en faire usage. Martens fait face à ses propres sentiments - trop faibles pour une véritable remise en cause, trop forts pour l'insouciance pure et simple. Jusqu'où fermera-t-il les yeux ? 

Ce roman tient une place à part dans l'oeuvre de Imre Kertész, d'abord parce que s'il traite de la barbarie, il raconte du point de vue du bourreau, pointant ainsi les engrenages des idéologies fascistes pour tout citoyen; ensuite parce que ce roman fut écrit alors que la censure sévissait en Hongrie, c'est pourquoi l'auteur a situé le récit en Amérique du Sud; enfin parce qu'il fut écrit rapidement à partir d'une idée ancienne, en deux semaines, idée oubliée en écrivant Être sans destin, comme I.Kertész l'explique dans la préface.

" Ce travail fut pour moi un véritable défi. D'une part, je n'avais jamais encore écrit de roman qui ne répondît pas à un impérieux besoin existentiel."

Le défi est relevé, sans renoncer à son caractère scandaleux.

A travers les portraits de ces officiers de la police politique, Imre Kerstész présente un tableau frappant des tortionnaires et des victimes, et à travers ces histoires individuelles des mécanismes de la dictature. Sur une centaine de pages est gravée une fresque de la dictature, ses temps, ses lieux, ses personnages, le Colonel, le fonctionnaire troublé mais obéissant, le haineux qui laisse libre cours à ses pulsions sadiques, le supérieur intelligent et lucide, l'étudiant naïf opposant, son père l'industriel, et ceux qu'on appelle " les terroristes ".

" - Ecoute un peu. Descente, arrestation, interrogatoire, liquidation : d'accord, c'est notre boulot. Mais pourquoi est-ce que tu les détestes ? 

[...]

Et d'un coup, il m'a crié droit dans la figure :

- Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu'ils s'opposent à tout ? "

Le roman se présente comme un manuscrit; celui d'un policier en prison pendant son procès après la chute de cette dictature.

" Je veux raconter une histoire. Une histoire simple. Vous pourrez la trouver révoltante. Mais ça ne changera rien à sa simplicité. Je veux donc raconter une histoire simple et révoltante. [...] Ne pensez pas que je me justifie. "

Jouant le rôle du " bleu ", son récit est témoin, il témoigne autant de son malaise, de son silence que du double assassinat dont il fut complice, le " dossier Salinas ". Aucune scène descriptive de violence sur ces pages, le narrateur lui-même refuse de les écrire. Et cette distance dans l'écriture est d'autant plus violente. Ce roman n'est pas celui de la torture, en conséquence, mais celui des consciences et des devoirs de chacun des personnages, en interaction - notamment les relations père-fils sur de très belles pages - , de l'implication de chacun.

J'ai écrit " jouant le rôle " car j'ai retrouvé l'aspect théâtral lu dans Liquidation, cette absence de décor, de contexte franchement définis, l'écriture focalisée sur les personnages, l'impression de huis-clos; j'y ai retrouvé l'écriture incisive.

Bien que dans Roman policier, Imre Kertész ne puise dans aucune souffrance ni questionnements autobiographiques, il parvient encore à dire à la fois l'inhumain et le fondamentalement et profondément humain.

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" - Moi ? Mais je ne fais pas dans mon froc. Sauf que, eh bien... nous allons un petit peu trop loin.

Il a hoché la tête.

- Oui, bien loin...

Puis il a ajouté :

- Mais on a du chemin à faire.

- Bien-sûr, bien-sûr. Sauf que... comment dirais-je... bref, à vrai dire je pensais que nous étions ici au service de la loi.

- Nous sommes au service du pouvoir, mon garçon, a rectifié Diaz."

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- Imre Kertész ( né à Budapest en 1929 ) a reçu le Prix Nobel de littérature en 2002 -

Mina vous invite à lire L'héritage d'Esther et Les braises de Sandor Maraï -

Automne hongrois avec Coccinelle et Michael -

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Commentaires (7)

1. Vues de Budapest - Hongrie (site web) 20/10/2014

Hop 2 livres de plus à lire! Tes critiques m'ont donné envie de creuser Kertész dont je n'ai lu que le Kaddish et l'être sans destin.
Dans liquidation, le nom de l'éditeur veut dire "amer" en hongrois

2. Aifelle (site web) 20/10/2014

"Etre sans destin" est un des meilleurs livres que j'ai lus sur le sujet, je note les deux que tu présentes aujourd'hui.

3. Marilyne 20/10/2014

@ Michael : merci pour la précision-traduction. Effectivement, c'est frappant !

@ Aifelle : il m'en reste plus d'un à lire également. En tête de liste actuellement " Un autre, chronique d'une métamorphose ".

4. Mina (site web) 20/10/2014

Je note quant à moi Liquidation, cette mise en abyme de l'écriture et de la lecture m'intéresserait beaucoup, de même que cette quête du Livre. Je crois que je ne pourrai pas éternellement fuir l'Holocauste dans ma découverte de la littérature hongroise...

Je ne suis pas étonnée que Roman policier t'ait également plu et intéressée, il semble très fort (parce qu'imprégné par l'histoire de l'auteur, bien que l'approche soit moins directe et "renversée" en quelque sorte avec le point de vue du bourreau ?)

5. Tania (site web) 20/10/2014

"Etre sans destin" est le seul récit que j'aie lu de lui, aussi ce billet m'a fort intéressée, le sujet de "Liquidation" surtout. Une lecture pour plus tard, pas trop près de "L'espèce humaine" de Robert Antelme, autrement dit de l'insoutenable violence nazie.

6. Marilyne 21/10/2014

@ Mina : sur ce thème du livre, " Liquidation " est passionnant, les relations aux livres, le rôle le d'éditeur, de l'auteur, ce qu'ils sont l'un pour l'autre, ce qu'ils sont pour les lecteurs, pour leurs proches aussi, par les livres qu'ils portent.
Effectivement, la Seconde Guerre Mondiale, son horreur, ses conséquences, la dictature soviétique, ne peuvent être contournée dans la littérature de l'Est.

Pour " Roman Policier ", même si le renversement n'est pas un choix narratif particulièrement original, je l'ai lu sans pose, prise par les personnages, cette " mise en scène théâtrale ", prise par les portraits. ( il faut dire aussi que je ne cessais de penser à un auteur sud-américain, qui raconte la dictature aussi, je n'ai pas présenté ces lectures encore )

7. Marilyne 21/10/2014

@ Tania : Je n'ai pas lu " L'espèce humaine " de Robert Antelme, je crains cet insoutenable. J' y repense souvent, me revient en mémoire ma lecture de " La douleur " de Marguerite Duras.

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