Plus haut que la mer - Francesca Melandri

 Plus haut mer

Du monde entier - Gallimard - 2015 -

- Traduit de l'italien par Danièle Valin -

1979. Paolo et Luisa prennent le même bateau chacun de son côté pour se rendre sur l'Ile. Mais ce n'est pas un voyage d'agrément, car c'est là que se trouve la prison de haute sécurité où sont incarcérés le fils de Paolo et le mari de Luisa. Ce dernier est un homme violent qui, après un meurtre commis sous le coup de la colère, a également tué un surveillant en prison, tandis que le premier a été reconnu coupable de plusieurs homicides politiques sur fond de révolution prolétarienne. L'homme et la femme ne se connaissent pas, Paolo est professeur de philosophie, mais il n'enseigne plus ; Luisa, elle, est agricultrice et élève seule ses cinq enfants. A l'issue du voyage et de la brève visite qu'ils font au parloir de la prison, ils ne peuvent repartir comme ils le devraient, car le mistral souffle trop fort. Ils passent donc la nuit sur l'Ile, surveillés par un agent, Pierfrancesco Nitti, avec qui une étrange complicité va naître. Pour ces trois êtres malmenés par la vie, cette nuit constitue une révélation et, peut-être aussi, un nouveau départ.

.

Catégorie lecture coup de coeur, envoûtante, pur plaisir d'émotions, de réflexions et de style.

Sur une narration classique qui livre par bribes, alternativement, l'histoire des trois protagonistes, Francesca Melandri nous offre un roman remarquable tout en atmosphère, et pourtant brutalement réaliste, d'une prose vive avec un véritable sens du mot qui pointe et qui touche. Aucune facilité dans ce récit, ni indulgence, de l'inconditionnel, des silences forts, ceux infranchissables et ceux partagés par ces deux personnages, Luisa et Paolo, si loin l'un de l'autre, pour tout.

Il ne s'agit certainement pas d'une histoire d'amour, pas de cet amour là, mais d'une rencontre. Sur les phrases, sur ce presque huis-clos et " hors temps ", à la fois une tension et une résignation bouleversantes sous l'infinie tendresse de la plume qui se déploie magnifiquement lors des descriptions de l'Ile, de son ciel et de sa mer - " ce triomphe de l'essentiel " -. Des pages particulièrement évocatrices pour écrire ce paradoxe - " le sentiment de contraste, ou plutôt d'absurde qui envahissait l'Ile entière. " - entre la beauté et l'exubérance de vie offertes par la nature et la destination du lieu imposée par la violence des hommes. 

Un figuier séculaire surmontait un abreuvoir en pierre blanche. Sur le fond, la mer. Une échappée idyllique et traîtresse : après le virage, tout proche, apparut la masse imposante de la prison spéciale. "

Ce n'est pas de la vie en prison dont il est question dans ce roman, bien que nous ayons suivi chacun depuis l'embarquement pour rejoindre cette île pénitentiaire jusqu'à la section de haute sécurité, bien que nous ayons patienté et passé, avec l'épouse, avec le père, toutes les portes et procédures carcérales, " les portails en fer, tous différents, tous identiques, tous inéluctables ". Nous ne saurons d'ailleurs rien de ce rendez-vous dans le parloir, avec le mari, avec le fils, qui est pourtant le but de ce périple. Ce mari, ce fils, ne sont présents qu'au passé.

Ce dont il est question dans ce roman, c'est de la prison de ces deux-là, Paolo et Luisa, prison de douleur, de souvenirs, de renoncements, de conscience de leur réalité " qui pesait sur [leur] poitrine comme une pierre tombale " -. Il est également question de l'engagement, qu'il soit familial ou politique, avec en filigrane cette période de l'histoire italienne que l'on appelle les années de plomb. Et des mots, de ce que l'on fait des mots, avec les mots. 

.

La pluie avait cessé, mais le vent soufflait maintenant avec la force d'un ouragan.

Les vagues allaient se briser dans le petit port, à l'endroit même où le bateau était arrivé le matin. Aucun ressac, aucune trêve : elles explosaient l'une après l'autre dans un giclement d'écume contre le quai qu'elles submergeaient ensuite dans un grondement.

La fureur des lames ressemblait plutôt à de la méchanceté.

Les deux petits canots de pêche, amarrés le long du quai quelques heures plus tôt, avaient été tirés au sec sur la rampe en béton qui menait à la mer. On aurait dit des cétacés échoués et sans défense, et l'eau tourbillonnante les assaillait comme pour se réapproprier une chose à elle. L'air dense sentait l'algue et le métal. Le ciel lançait des éclats violets.

Il n'y avait personne sur la route qui traversait le petit village de maisons blanches, ni d'oiseaux dans le ciel, ni peut-être de poissons dans la mer. Paolo ne trouva pas invraisemblable que les créatures vivantes se soient toutes enfuies devant la bourrasque. Comme si la femme, lui et ce gardien qui les accompagnait maintenant étaient les seuls qui fussent restés.

Il se demanda si son fils, lui aussi, était en train d'écouter la tempête. Avec quelle force le vent pénètre-t-il dans une cellule ? Comme un courant d'air ? Une rafale ? Quand l'air frappe la terre à quarante noeuds, quelle part s'insinue-t-elle derrière les ailes de la prison, les murs épais, les abats-jours ? Et le mugissement de la mer, ce battement de liquide projeté sur le solide avec une puissance maximale, arrive-t-il à entamer le silence visqueux d'une prison à régime spécial ? Est-ce qu'au moins pendant les tempêtes les éléments parviennent à atteindre ceux qui sont condamnés, justement, à ne plus les entendre ?  "

.

- Recommandé par Dominique, Clara et Kathelmerci à elles :) -

Rentrée littéraire Hiver 2015 avec Micmélo -

*

Commentaires (12)

1. Kathel (site web) 17/05/2015

Tu n'as pas tardé à écrire ton billet ! Et ton enthousiasme fait vraiment plaisir. Le nombre de citations ne m'étonne pas, ce roman est magnifiquement écrit...

2. keisha (site web) 17/05/2015

Hum, ton billelt n'arrange rien...^_^

3. Laure (site web) 17/05/2015

Merci pour ce beau billet, qui confirme que je dois lire ce livre sans faute :-)

4. Marilyne 18/05/2015

@ Kathel : je ne l'ai pas lâché et le billet est venu tout seul ! ( ce qui m'a ralenti, justement, c'est le choix des citations et de l'extrait, quel choix... )

@ Keisha : je le crains :D

@ Laure : n'hésite pas à plonger, un sans faute.

5. krol (site web) 18/05/2015

Décidément, on ne peut passer à côté avec toutes ces critiques positives !

6. clara (site web) 18/05/2015

ce livre est un petit bijou et tu lui rends un bel hommage!

7. Aifelle (site web) 18/05/2015

J'ai compris qu'il fallait absolument le lire ce roman :-)

8. Noukette (site web) 19/05/2015

Tous les ingrédients pour me séduire !!

9. Dominique (site web) 19/05/2015

que je suis contente de voir fleurir les billets sur ce livre, c'est vraiment un bonheur de lecture et une vraie réussite pour cette auteure dont ce n'est que le deuxième roman
Quelle belle maitrise d'écriture
Merci pour ton lien

10. Marilyne 23/05/2015

@ Krol : nous dirons qu'elles invitent à la curiosité :)

@ Clara : double merci alors, j'ai adoré après l'avoir découvert grâce à vous, je ne l'avais pas regardé à la librairie, pourtant je découvre actuellement un peu plus la littérature italienne contemporaine.

@ Aifelle : absolument t'offrir ce beau moment de lecture :)

@ Noukette : ah, ah, n'hésite pas à embarquer, bon voyage ^-^

@ Dominique : ah oui, plaisir de lecture ! Je ne connaissais pas cette auteure et je ne sais pas si je vais aller vers son premier roman, encore trop avec celui-ci.

11. Galéa 26/05/2015

Rho la la Marilyne, mais ça va être difficile de passer à côté dis donc...Rien que le titre m'enchante, et puis une prison sur une île, forcément ça me parle. C'est très beau ce que tu dis sur le fait que ce n'est pas un livre sur ce qui va se passer au parloir, que ce ne sera pas le sujet, alors que pourtant c'est bien d'incarcération dont il s'agit, j'aime le regard croisé que tu sous-entends (je crois).
Il est noté depuis Kathel, il sera incontournable avec toi.
Merci beaucoup de ta participation au non-challenge.
Belle journée

12. Marilyne 26/05/2015

@ Galéa : merci à toi de ce commentaire. Il est fort ce livre, tant en maîtrise narrative que par ces personnages. Tu as raison, c'est un regard croisé, c'est aussi un regard intime et profond. Je crois que oui, de la belle littérature. Avec plaisir ton non-challenge avec de telles lectures :)

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau