Si tu passes la rivière - Geneviève Damas

Rivi

- Editions Luce Wilquin -

Un premier roman qui tient ses promesses. Sur une centaine de pages sans chapitre, sans cadre spatiotemporel réellement défini, se raconte le jeune François, enfant de la terre dont l’horizon est borné par la rivière. Une rivière comme une frontière,qu’on ne doit pas passer, que l’on rêve parfois de passer pour ne plus revenir, dont il vaut mieux ne pas parler, comme de la mère disparue, de la sœur partie dans cette famille qui se tait, le père, les frères qui refusent les mots.

Mais François, dont la vie est si «  petite « , François, ce plus jeune, ce « bête », ce  » nigaud  » , peut-être, est différent de cette famille dans laquelle « les femmes ne restent pas « ; différent parce que ça le  » turlupine dans sa caboche « , différent parce que ce  » fada « , il a découvert seul le bonheur essentiel de l’amour, même s’il doit le partager avec l’un de ses cochons, ce bonheur de prendre soin l’un de l’autre, de se chuchoter des mots, d’enfouir son visage dans la chaleur de l’autre.

Un récit de secret de famille et de quête identitaire, thématique classique certes, magistralement gérée par le fil de la narration, par l’oralité du ton – ces mots de la terre qui n’oublient pas  » que nous sommes à la terre, les pieds dans la terre et que nous ne deviendront jamais oiseau.  » Et pourtant François prendra son envol. Un récit rude, un récit de pierre, dans la gorge, dans le ventre, et la tendresse à fleur de peau, la lumière de cette prose.

On l’entend François, qui s’adresse par le  » tu  » au lecteur, même s’il se considère  » … un crétin qui ne sait rien dire, rien empêcher parce que je n’ai pas les mots...  » , on a envie de l’écouter, jusqu’au bout de ses phrases qui font mouche, qui touchent. On aurait bien envie de l’accompagner un peu plus loin sur sa route la dernière page tournée, comme l’ont accompagné chacun à leur façon les personnages secondaires de ce roman. Si présents. Même les absents.

La complicité puis l’amitié qui naissent avec le curé à qui François demande de lui apprendre à lire sont de toute beauté; complicité filiale, amitié virile, deux hommes à la croisée des chemins. Avec chacune des lettres données, François déchiffre les mots, les gens et les sentiments, mots d’amour et de mort. En apprenant à lire sur les tombes du cimetière, il s’approprie sa propre histoire, y cueille sa liberté et se réconcilie avec la valeur du silence.

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-  » … parce que peut-être c’est comme ça la vie quand elle vous enlève ce qu’elle vous a donné de plus beau, il n’y a rien à dire qu’à laisser les rivières couler. «

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- Littérature belge - Prix Victor Rossel 2011 – Prix des cinq continents de la Francophonie 2012

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 » Je ne savais pas bien pourquoi Maryse avait fichu le camp un beau jour. Je ne savais pas bien pourquoi. Je gardais les cochons ce matin-là. Je les gardais parce que personne d’autre ne voulait le faire et que je suis le plus petit. Et puis la saleté tout ça, ça ne m’a jamais rien fait à moi qui suis un fils de la poussière et du vent. Il faisait chaud et tout était calme sur les chemins que je voyais autour de moi, la rivière coulait droit devant et les poissons y vivaient leur vie de poisson. Et puis j’ai entendu le père gueuler dans la cour, gueuler comme un perdu et des drôles de sons que je ne comprenais pas parce que je n’avais jamais entendu quelqu’un pleurer. Chez nous, on ne pleure pas, ça mouille à l’intérieur, mais au-dehors c’est sec. Alors je ne pouvais pas savoir avant de la voir arriver, toute ruisselante de pluie sur le visage et un gros sac sur le dos. Elle était rouge, ma sœur, d’habitude si blanche, et marchait sans me voir. « 

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- Avec un grand merci pour les mots chaleureux échangés -

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Commentaires (3)

1. keisha 26/04/2014

Quel joli enthousiasme! l'auteur a l'air à connaître...

2. Marilyne 27/04/2014

De la belle rencontre et belle lecture :)

3. niki (site web) 02/09/2014

vu ton enthousiasme, je note :)

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