Sur la pointe des mots - Marie-France Versailles

Pointe des mots mf versailles

- Editions Luce Wilquin -

 » Être cette femme qui s’offre le temps de s’arrêter. Le temps de consentir à l’inévitable. [...] Aimer et quitter. Laisser partir. Partir. « 

Les mots de ce livre là, ce sont rencontres, auteures et lectrices. Cette lecture, c’est ce moment rare et fabuleux du sentiment de parfaite  » entente « , de fraternité entre celle qui lit et celle qui écrit; ce moment généreux où l’on envisage spontanément d’écrire à son tour, en confiance, en confidence, à l’auteure. Lui écrire bravo, lui écrire merci. Lui écrire  » vos mots sont devenus miens « . Peut-être lui écrire simplement  » j’espère tant vous lire encore « .

Ce moment, l’année 2011 me l’avait offert avec Karen et moi, le premier roman de l’auteure belge Nathalie Skowronek. Il m’est à nouveau donné en 2012 avec ce premier roman de l’auteure belge Marie France Versailles.

Au-delà de cette première expérience d’écriture romanesque, au-delà de la nationalité des auteures que je tenais à préciser, j’ai lu des correspondances entre ces deux récits. Correspondances, encore un mot pour ce livre Sur la pointe des mots.

La narratrice de ce récit s’attache à une femme du Moyen-Age découverte grâce au livre qu’elle a écrit, qui lui a survécu, préservé, parvenu jusqu’à nous. Ce livre est un Manuel, un petit ouvrage que l’on appelait un miroir. La femme se nomme Dhuoda. Elle écrit à son fils, pour son fils, que son père vient d’emmener, qu’elle ne reverra pas.

La narratrice est à ce terme de son existence où elle doit accepter son temps passé. Et celui d’après. Elle se retourne vers ce qui fut, ce et ceux qui fit/firent sa vie, se tourne vers Dhuoda qu’elle choisit comme aïeule. A travers ce miroir qui ne renvoie pourtant pas de reflets, c’est tout l’effet de psyché.

 » Je la lis avec des yeux d’aujourd’hui. [...] Je tiens le Manuel serré dans mes mains. Entre Dhuoda et moi, onze siècles, mais aussi que de différences. Pourquoi, alors, cette émotion ? Pourquoi pareille attirance pour cette lointaine parente ( parente de cœur, parente virtuelle, parente d’élection, je cherche le mot juste ) ? De quoi étais-je orpheline avant de la découvrir ? « 

Psyché au féminin qui interroge sur la maternité, sur la mémoire, sur ce qui a été transmis, sur ce qui le sera,  malgré ces différences et l’absence d’informations sur Dhuoda.

 » Les femmes de son époque partageaient les choses de la vie, les choses du corps, du sang, de la mort. Gynécées bavards et rassurants au chevet des maternités comme au chevet des mourants. Bassines d’eau frémissante et linges frais comme on en voit sur les peintures.

A toutes les époques, les femmes ont œuvré à faire de leurs mains actives barrage à la souffrance et au malheur.

Mais quand le père désenfante la mère ? Nulle digue ne peut contenir la vague qui se fracasse.

L’Histoire n’a rien retenu , rien transmis des larmes, de la révolte, de la soumission de Dhuoda, duchesse de Septimanie. Car le malheur et les larmes, comme le rire et la joie, sont de toujours. « 

Au silence, à la dignité de la douleur de Dhuoda, la narratrice répond par ses souvenirs et ses questions. La pointe des mots par le bout du cœur, deux femmes « occupée(s) à chercher les mots qui relient et les mots pour dire adieu. Relier et (se) relire. Méditations en médiation. Fragments en héritage, pas seulement ceux de Dhuoda.  » Outre la famille proche, toutes les familles d’élection nous ont modelés. « 

La narratrice l’invite à l’accompagner à l’heure de vieillir, de s’y résoudre, d’accueillir cet âge des enfants des enfants, cet âge que Dhuoda n’a pas connu; vivre pleinement cette  » vieillesse consciente, pas si consentante « .

Malgré ce thème, mot ici dans son sens musical de mélodie -  variations de gammes et improvisation pour cette narratrice -, ce récit n’a rien de solennel, de sévère ou de tragique. Bien que testament, les pages sont celles d’une lettre, les mots, s’il sont justes, s’ils sont si réalistes et vrais, s’y font doux et dons. Les premières lignes décrivent la main  » abandonnée au vif du courant [... à ] la fraîcheur de l’eau [ d'un torrent ] dans la tiédeur de l’été.  » Sensations à l’image de cette plume limpide qui s’attarde en beauté sur les lieux; le délié de cette plume contemporaine inspirée par cette plume grave médiévale; ressentis de lecture lumineux, chaleureux.

Une modestie, une pudeur aussi, de ces livres qui donnent à lire ce qui n’est pas écrit.

A l’élégance du renoncement, à la profondeur de la foi de Dhuoda, il me semble que la narratrice parvient à répondre par un accomplissement.

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