La nuit tombée - Antoine Choplin

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- Éditions La fosse aux ours -

Un homme sur une moto, à laquelle est accrochée une remorque bringuebalante, traverse la campagne ukrainienne. Il veut se rendre dans la zone interdite autour de Tchernobyl. Il a une mission. Le voyage de Gouri est l’occasion pour lui de retrouver ceux qui sont restés là et d’évoquer un monde à jamais disparu où ce qui a survécu au désastre tient à quelques lueurs d’humanité.

Ce livre, c’est celui des adieux; un livre qui se lit d’un souffle sans oser respirer à nouveau avant la dernière page.

Ce livre, c’est l’après  » accident  » de la centrale nucléaire de Tchernobyl qui ne sera jamais nommée, c’est  » la zone « . Antoine Choplin nous invite – presque en silence ai-je envie d’écrire, par la douceur du regard, ai-je envie de décrire, tant son roman parvient à tout dire et montrer en si peu de mots – autour de la table où se réunissent pour le dîner ses personnages. Évocations de souvenirs quelques années après la catastrophe pour le retour de l’un des habitants de la région sinistrée. Juste une nuit, ce repas partagé et l’expédition dans la ville fantôme irradiée, pillée, interdite, en quête de l’ultime souvenir.

Autour de cette table se racontent la violence des mesures d’urgence, les évacuations condamnant à l’exil, l’absence d’informations, ce qui a été vu aussi, ce qui est vécu, la survie, la maladie, cette région de villages – pour paysages la forêt, un kolkhoze, une centrale nucléaire – et sa population, les employés de la centrale, que l’on a enterré au sens propre comme au sens figuré.

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 » Les premiers jours, on nous a emmenés du côté de la forêt rousse.

Vers Pripiat, dit Gouri

Oui, entre Pripiat et la centrale. Tu te souviens de cet endroit ?

Oui, fait Gouri. Il n’y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit que là-bas, certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer.

J’ai vu ça de mes propres yeux. On a vu ça, avec les gars. Un truc étrange. Tu regardes ça et même si t’as une grande gueule je peux te dire que ça te ferme le clapet. « 

[...]

«  Je me souviens d’une vieille femme, il dit. C’était du côté de Ritchetsya.

Ritchetsya, répète Gouri pensif.

C’était tes coins, pas vrai ?

Oui.

Eh bien, je serai toi, j’attendrai un peu d’avant d’y remettre les pieds. C’est un secteur qu’a été salement arrosé. Un des pires qu’on ait eu à se farcir. A certains endroits, je me souviens, on n’arrivait même pas à croire ce qu’affichaient les dosimètres. Même, dans les jardins, tu voyais briller des taches violacées. Des flaques de césium, que c’était. J’en ai jamais vu autant que là-bas.  « 

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Par petits moments, par petits mots échangés – sur une narration sans les marques typographiques du dialogue – mais le lit-on ce livre ? on écoute et on regarde – juste parfois l’expression  » un temps  » – temps fixé – le récit dit tout de la désespérance, sans mélo, intime et pudique, c’est franc, c’est froid. Et brûlant des émotions, des sentiments, l’atmosphère autant étouffée que feutrée malgré la désolation;  en profondeur, la chaleur, vivante, préservée, au-delà du dépouillement des vies, des mots.

 » Gouri pleure « . Et Gouri écrit :

 » Oui, des poèmes. Un chaque jour. Je ne sais pas dire pourquoi. Comme si ça pouvait changer quelque chose à toute cette saleté. Et pourtant, on aura beau faire, on sait bien qu’on ne sera jamais tranquilles avec ça. Ni nous, ni nos enfants, ni les enfants de nos enfants. Ni même le plus petit brin d’herbe qui n’a plus nulle part où se cacher. [...] En tout cas, reprend Gouri, et même si ça me dépasse, c’est comme ça. Quelques mots chaque jour, oui un poème si on veut, comme un petit crachat de ma salive à moi dans le grand feu. « 

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