La perfection du tir - Mathias Enard

 

Perfection du tir

- Babel ( 2008 ) - Publication Actes Sud 2003 -

Tout est dans la concentration. Tout est dans la patience, le calme, la maîtrise du souffle. Les bons jours, un seul tir parfaitement réussi suffit à lui donner la joie du travail accompli. Alors, le narrateur redescend de ce toit d'immeuble où il s'était embusqué pour tuer - dans cette ville livrée à la guerre civile -, et il rentre chez lui, retrouver sa mère à demi folle. Puis survient Myrna, une jeune fille de quinze ans embauchée pour prendre soin de la mère malade. Myrna dont la naissante féminité devient pour lui un objet de fascination, un rêve d'amour - l'autre chemin vers la perfection ?

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Quel talent de l'atmosphère sous la plume de Mathias Enard. La perfection du tir est un roman fiévreux et glaçant; un roman qui prend et qui bouscule, par son sujet, son narrateur, cette maîtrise narrative.

Ce narrateur est un tireur embusqué, un tireur " d'élite ", un assassin sur les toits dont la cible sont des civils. Le récit se déroule sans repère géographique, politique, historique. Il y a ceux d'en face, le texte en Je, sa voix et son regard fixe, celui des autres qui se baisse. Il y a aussi cette guerre civile, la guérilla urbaine, les combats de collines et de villages. Malaise et mal-être. Ce narrateur est un tout jeune homme d'une vingtaine d'années qui s'accroche à son fusil à lunettes, pour qui le tir est une disciple, une exigence, une école, une définition. Ce jeune homme est un " combattant " et ses tirs son " travail ". Ces tirs, qui nécessitent toute sa concentration, qui l'isole, lui fournissent une forme d'apaisement, une inflexibilité qui le tient, un contrôle. Pas une toute puissance mais bien un contrôle sur le chaos humain. Ce jeune homme ne tient que par son fusil... Il désavoue les assauts hurlants, le sadisme des " soldats ", tout " ce gâchis d'énergie et de matériel " en filigrane à travers un  "compagnon ". Un narrateur froid, efficace; des sensations, pas d'émotions exprimées.

" Qu'est-ce qui m'avait pris ? Sans doute la fatigue et la tension s'accumulent-elles comme une poussière invisible qu'un jour il faut balayer dans les larmes. "

Le récit sans chapitre est hypnotique, évidemment parfois choquant, il est dérangeant. Les pages sur le tir, tellement précises quant à la technique et aux ressentis, sont effrayantes, impressionnantes. Et la mer, les couleurs et les bruits de la mer sur les phrases, la mer en bas, la mer au bout. Il n'y a pas de rédemption, pas d'histoire d'amour dans ce roman. Il y a Myrna qu'il croit posséder, sans vraiment la toucher, qu'il croit contrôler aussi; Myrna dont la jeunesse et la féminité caressent douloureusement les failles. 

Les pages finales sont magistrales, d'une puissance magistrale dont le souffle renverse. Elles disent l'histoire d'un tout jeune homme, son chemin en métamorphose au terme duquel il a cru parvenir; un tout jeune homme monté jusque sur les toits pour ressembler au monde dans lequel il vit, condamné comme ce monde.

" Elles sont là, les blessures cachées qui nous poussent irrémédiablement vers le gouffre, elles ont grandi comme un cancer au coeur de la mémoire et de la conscience, et rien ne peut plus les guérir. On les aperçoit quelque temps avant la fin, on comprend le moment où on les a reçues, on entrevoit leur effet souterrain sur notre trajectoire, le destin qu'elles tissent et qu'on approuve sans le savoir. Les fantômes de tous ces morts, les échos de tous ces cris me tirent doucement vers eux. Dans la sécurité de l'aube, entre deux étages, mon fusil me tire vers le haut. Je sens le souffle de la violence me pousser vers l'abîme, comme un bateau au bord du monde, et je ne peux rien regretter ni rien ressentir, j'irai jusqu'au bout, je ferai ce que j'ai à faire.

Les regards morts et les blessures sanglantes m'accompagnent comme le fusil, le tir; les cris de Myrna me font monter les marches, je voudrais qu'elle soit là, à mes côtés, qu'elle voie qu'elle avait tord, que ce n'est pas moi qui fabrique la guerre, que c'est l'inverse, que c'est elle qui provoque ces minuscules fêlures, ces craquements insignifiants dans le destin qui petit à petit le transforment complètement, comme une cicatrice bouleverse un visage. "

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Ce frisson terrible de lectrice, je l'ai reconnu. C'est celui qui m'a déjà saisie à plusieurs reprises, notamment lors de la lecture de Un dieu, un animal de Jérôme Ferrari. Je ne sais pas écrire pourquoi ce titre-là s'impose, quelles correspondances j'ai distinguées au-delà du sujet.

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- La Perfection du tir a reçu le Prix des cinq continents de la Francophonie en 2004 -

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Commentaires (5)

1. Asphodèle (site web) 03/11/2014

Je suis contente de lire ce billet car je l'ai dans ma PAL (cadeau de ma librairie pour deux babel achetés) et franchement il ne m'attirait pas alors que j'ai adoré Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants du même auteur ! Ce que tu en dis va me le faire sortir dès que possible ! ;)

2. Marilyne 03/11/2014

Belle lecture que " Parle leur de batailles, de rois et d'éléphants ", comme une envie de le relire :)
Ce roman est éprouvant, il t'attrape et ne te lâche pas !

3. Kathel (site web) 04/11/2014

J'ai aimé aussi Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, mais plus encore Rue des voleurs, qui a été un vrai coup de coeur. Pour la perfection du tir, le thème me rebute un peu, mais je relirai volontiers Mathias Enard.

4. Brize (site web) 04/11/2014

Je ne connaissais pas ce titre de l'auteur et le thème me parle davantage que "Parle-leur ...", le seul que j'aie lu de lui.

5. Marilyne 04/11/2014

@ Kathel : relire Mathias Enard, c'était mon souhait en choisissant cette lecture. Le thème, si perturbant et violent soit-il, m'intéressait, ce que l'auteur allait faire de ce thème, de son personnage, de cette violence justement, autant intime que " historique ". ( et puis le Prix des cinq continents de la Francophonie est le prix pour lequel j'ai un sérieux faible :))

@ Brize : Si tu as aimé son écriture et que le thème ne te " dérange " pas, alors ce livre est pour toi.

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