Le collaborateur - Aragon

Collaborateur aragon

 

Ce qui a motivé la sélection de cet opus, c'est le souhait de lire Aragon en prose après l'avoir tant lu en poésie ainsi que le fait que ces nouvelles aient été écrites durant l'Occupation, c'est à dire sans le recul du temps sur les évènements. Et ces récits sont prenants et dérangeants, aussi engagés que fins, lucides, et extrêmement vivants.

Les nouvelles regroupées sous le titre Servitude et grandeur des Français sont parues clandestinement. Ce court recueil propose trois d'entre elles. On y lit l'engagement de l'auteur sans discours politique malgré les convictions communistes d'Aragon à l'époque. C'est bien d'engagement dont qu'il est question, de choix, de lutte contre le nazisme, sa barbarie. Ces nouvelles racontent l'indifférence aux événements de personnages qui ne s'intéressent qu'à leur petit univers, refusant de s'interroger sur la réalité, se fiant aux lois, au système édicté. Comme l'indique le titre, ce que l'auteur dénonce, ce sont les complicités, quelles soient actives ou passives, à l'Occupation.

La première nouvelle m'a particulièrement touchée, relatant, sur une dizaine d'années, la prise de conscience d'un homme ordinaire sur une narration à la première personne d'une réelle humanité, véritablement une présence, désemparée, sans appuyer sur le patriotisme, mais en mettant en scène les rencontres de cet homme, son affection grandissante pour un ouvrier et sa famille qui lui ouvrent les yeux, eux tournés vers le monde et leur société, et c'est la guerre d'Espagne, la retraite militaire, la Résistance.

" Emile et sa femme, tous les deux toujours les mêmes, Rosette un peu fatiguée. Ils avaient décidé d'adopter un enfant espagnol, était-ce qu'on allait avoir le droit d'en avoir à Paris... " Qu'est-ce que vous allez vous mettre un enfant étranger sur les bras, vous n'êtes pas dingo ? " Elle a souri et dit : "Quand il y a pour deux, il y a pour trois..." [...] D'ailleurs, on n'a pas autorisé les Parisiens à prendre des petits Espagnols. J'en ai reparlé à Emile, par la suite, dans l'autobus de Vincennes. Il a hoché la tête : " On l'aurait bien fait... Ils se sont fait crever pour nous... " La propagande prend sur ces gens-là. "

" Dans la ville voisine, pour l'anniversaire de Valmy, le 20 septembre, il y a eu une grève. Les Boches ont pris trois cents ouvriers, et ils les ont emmenés on ne sait où. Le curé cache un gréviste qui leur a glissé entre les doigts. On va le placer dans une ferme. Il dit qu'il aimerait mieux passer chez les francs-tireurs. C'est extraordinaire, ils sont enragés, ces gens-là."

La seconde, éponyme, est cruelle, la chute attendue implacable, sans étalage direct de violences, quelques heures dans la vie d'un couple âgé élevant l'enfant du fils tué durant la débâcle, leurs conversations, le quotidien du quartier, le gouvernement de Vichy; conversations durant lesquelles monsieur réplique d'un ton docte - ... " faut être logique " - aux effrois de madame apprenant les arrestations de voisins, les attentats, le couvre-feu...

Quant à la troisième, sa forme narrative est magistrale, une narration chorale, une secrétaire allemande, l'officier allemand juge militaire et le Chant des Partisans dans le Sud de la France. Nouvelle vibrante. Et la colère, et l'horreur de cette guerre d'occupation qui massacre les civils.  L'alternance de points de vue est saisissante. La secrétaire est sans conscience politique si ce n'est ses préjugés inculqués, coquette frivole dont le regard n'est dirigé que vers les hommes, peu importe l'uniforme. L'officier appartient à la vieille noblesse allemande, un juriste voué à la gloire germanique pour qui les situations relèvent du droit à appliquer, du droit à recréer pour ce nouvel empire allemand; pour qui les situations relèvent de l'intellect et de l'obéissance à une idéologie. Entre leurs récits s'élève une voix qui dit l'histoire séculaire de violences dans cette région qui combat encore. Une nuit entière l'officier devra écouter la voix des martyrs.

Dans une note en postface datant de 1964, Aragon explique qu'il lui est difficile " de relire cette dernière nouvelle, écrite dans la colère d'un temps où les faits parlaient plus haut que le sens humain. " Il tient à rappeler qu'il ne souhaite pas entretenir la haine contre le peuple allemand mais la mémoire : " la justice rendue à un peuple n'implique pas l'oubli des souffrance de l'autre. "

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- Extrait de Servitude et grandeur des Français dans Le mentir-vrai -

- Mois de la nouvelle avec Flo -

- De la Pile à Lire avec Antigone -

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Commentaires (8)

1. Praline (site web) 27/06/2014

Je ne connaissais pas ce recueil de nouvelles, d'ailleurs, j'ignorais qu'Aragon s'était illustré par la nouvelle. C'est une bonne surprise !

2. Aifelle (site web) 27/06/2014

Je n'ai jamais lu autre chose que ses poèmes non plus. Je serais assez tentée par son roman "Aurélien".

3. Asphodèle (site web) 27/06/2014

J'ignorais aussi pour ces nouvelles mais j'aime tellement Aragon que je lirais n'importe quoi de lui les yeux fermés (presque^^) ! Un auteur à relire en ce qui me concerne, dont Aurélien d'ailleurs... Aifelle, j'en garde un souvenir ébloui mais c'était il y a longtemps...

4. Marilyne 27/06/2014

@ Praline : j'ai découvert les nouvelles par ce recueil. J'ai regardé, il en a écrit beaucoup, de genres variés, regroupées dans le volume intitulé " Le Mentir-vrai ", un pavé...
@ Aifelle : Après cette lecture, j'ai noté un roman et c'était " Aurélien ". Galea qui est fan d'Aragon me le conseille juste après ce billet, et maintenant Asphodèle confirme. Je crois que nous faisons le bon choix :)
@ Asphodèle : Galéa m'écrit aussi qu'elle n'ose pas le relire... ( Auras-tu le courage du pavé pour les nouvelles - voir réponse à Praline ^^ )

5. antigone (site web) 29/06/2014

Je pense que ce livre me plairait beaucoup, comme toi séduite par sa poésie avant tout... mais lire ses nouvelles oui pourquoi pas ?

6. Marilyne 29/06/2014

Une autre facette de la plume, un petit recueil parfait pour la découvrir, inscrite dans l'Histoire et son histoire.

7. Flo (site web) 30/06/2014

Jamais lu Aragon (ça, c'est fait ;) et jamais eu envie non plus (je m'enfonce ?)
Je ne sais que penser suite à la lecture de ton billet. On va laisser mariner encore un peu ;)

[le captcha déjà j'aime pas mais avec un œil en vrac, j'ai vraiment du mal : j'en louche :S]

8. Marilyne 01/07/2014

Je ne chercherai pas à te convaincre, je préfère poursuivre dans notre " complémentarité " ;-) ( mais c'est vrai que j'ai un doute, je me demande si tu n'accrocherais pas...)

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