Le silence ne sera qu’un souvenir – Laurence Vilaine

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- Editions Gaïa -

Le vieux Miklus se déciderait-il à parler ? Rongé par le remords d’avoir gardé le silence, il s’en remet à un journaliste venu à l’occasion des vingts ans de la chute du Mur de Berlin, et raconte les siens, cette communauté rom installée sur une rive slovaque du Danube.

Dilino est le souffre-douleur de la bande, parce qu’il est différent avec son air de gadjo. Il ignore qui est cette femme qui s’occupe parfois de lui.  » La Vieille  » s’appelait Chnepki et avait une voix d’ange. Elle fut brisé en plein vol un matin de 1942 et réduite au silence des années durant. Jusqu’au jour où apparut Lubko, le sculpteur de marionnettes qui jouait du violon comme un Tsigane.

A l’heure où de plus en plus de crânes rasés tapissent la ville de croix gammés, Miklus éclaire ces existences opprimées, revèle les non-dits. Et balaie les étiquettes pour laisser surgir les visages.

Cette présentation de l’éditeur vous dit le récit. Je préfère vous parler des mots.

Ce roman là, c’est une voix, une voix d’outre-tombe, profonde, terrible, une voix aux accents tragiques, aux accords farouches, une voix de nuit, de loin, le verbe tranchant, la langue douloureuse, déchirante, pourtant retenue, pourtant éloquente; une voix comme un écho qui raconte les outrages, le gouffre de l’incompréhension culturelle, l’exclusion autant imposée que revendiquée.

 » Si toutefois je peux me permettre un conseil, n’oubliez pas que les fins heureuses n’ont jamais été le fort des histoires tsiganes. N’allez pas chercher fleurs bleues et long jupons ourlés d’or, on vous rirait au nez, et laissez les roulottes dans leur cimetière, ça fait une paye que le joli folklore n’est plus d’actualité. De la vie de bohême avec laquelle votre inconscient continue peut-être de nous marier, vous savez bien qu’il ne reste presque rien, quelques vieilles ritournelles et les cheveux bouclés de Carmen, tout ça ne pèse pas bien lourd dans l’héritage laissé aux suivants. Ce qui fait le poids, c’est tout le reste, tout ce qu’on met sur le dos du Rom avant même qu’il ne sache se tenir droit. Le nourrisson n’a pas poussé son premier cri qu’on lui demande de se taire, il n’a que trois cheveux sur le crâne qu’il est déjà pouilleux, et à peine parvient-il à aligner trois mots qu’on l’accuse de mentir. Un jour ou l’autre il sera suspecté de vol, de violence et peut-être même de crime, vous trouvez que j’ai la main lourde ? Et bien disons qu’il est de toute façon asocial, et qu’à partir de ce constat, vous pouvez lui coller sur le front l’étiquette de votre choix. « 

C’est un roman, pas un essai. S’il raconte l’histoire de Tsiganes  » retors à éduquer et à blanchir  » [...]  » dont on aura égaré le dossier à Nuremberg «  installés sur cette rive du Danube, il le fait dans ce dernier souffle d’un vieil homme qui vous prend, prend tout. On s’abîme dans ce livre, le vent y est froid.

 » Je n’ai guère envie de m’étaler sur la guerre et la puanteur qui va avec, pour faire bref, disons qu’on a morflé comme des bêtes. Avant cette maudite de 39, notre peuple n’a de toute façon jamais compté parmi les mieux lotis, esclaves des Tartares, à ce qu’il paraît, puis des Moldaves, ça ne date pas d’hier; les Hongrois et les Roumains se seraient ensuite passés le relais. A chaque siècle, ses barbares qui, tour à tour, ont fait commerce de nos âmes. Au Moyen-Age, on nous troquait contre du vin, deux tonneaux en échange d’un couple, et un pot de miel contre une Tsigane, encore fallait-il qu’elle soit belle, je tiens ça d’un étudiant en histoire qui m’en a appris de bonnes. Puis le troc est passé de mode, et on connaît la préférence des grands blonds pour le ménage sans concession. La maudite de 39, oui, ça a été le pompon. « 

Ce roman là, c’est un chant dont on connait trop certains refrains sans avoir jamais écouté les couplets, une ballade qui n’est pas sérénade, une complainte qui n’est pas plainte, une mélopée en mémoire communautaire, la tradition de l’oralité, le monologue devient choral. Le Rom ne lit pas l’écriture ou la partition, ne s’y lie pas, sa musique qui raconte se transmet et se partage, elle ne s’apprend pas.

Cette lecture qui saisit, c’est une main posée sur le bras qui vous retient, juste une pression qui vous retourne, des mots et un regard envoûtants aussi sombres et durs que le bois des marionnettes, que celui des violons. Qui résonnent. Longtemps. Depuis longtemps.

Ce livre, c’est une exigence et une révélation. Pour ce qu’il dit et pour la façon dont il le dit.

 » Gadzeske basavav andro kan, rineske andro jilo, disaient nos ancêtres, je joue à l’oreille des gadjé, je joue au coeur des miens. « . Pas cette fois, cette musique là atteint tous les coeurs.Et malgré le titre, c’est bien le silence qui s’impose la dernière page tournée.

 » Dire adieu n’est rien, l’insupportable, c’est la séparation qui suit l’étreinte. Dire adieu, c’est un concentré d’amour, l’ultime peut-être, mais à l’instant où notre corps avec celui de l’autre ne fait qu’un, à quoi bon vivre par avance l’instant où ils se sépareront. « 

Une de mes plus belles lectures de cette année 2011.

C’est un premier roman. Qui mérite un grand prix d’interprétation.

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 » … ce n’est pas parce que quelqu’un vous entrouve la porte de son existence qu’il faut la pousser en grand. « 

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