Léna - Virginie Deloffre

Lena

- Albin Michel -

Léna est née dans le Grand Nord sibérien, elle aime plus que tout la brume, la neige, l’attente et l’immobilité qui n’ont ni couleurs ni frontières. Son mari Vassia, pilote dans l’armée de l’air, n’a qu’un rêve, poursuivre la grande épopée soviétique de l’espace dont Gagarine fut le héros et qui reste l’immense fierté du peuple russe. Comment acclimater leur nature profonde, leurs sentiments et leur vision du monde si différents en ces temps incertains de la perestroïka qui voit s’effondrer leur univers ? Un étonnant premier roman où tout est dit de l’âme russe, paysans dans leurs kolkhozes, exilés dans la taïga, citadins entassés dans leurs appartements communautaires, qui tous ont pour ligne d’horizon l’envol et la conquête spatiale comme un Eldorado collectif et puissant.

Ce roman est celui de l’attente, d’une absence qui n’est pas celle d’un homme mais une absence au monde, le roman d’une re-naissance, celui d’une patience.

La première partie est en contraste. C’est le repli de Léna, son intériorité, son détachement, ce tempérament géologique, sa présence flottante, le flou des saisons et des lignes, les métaphores de ses mots écrits, son univers poétique, ses silences.

 » Abolir en soi l’instant [...], l’espérance aux couleurs trop vives et son déchirement, pour se recueillir en attente suspendue, éternelle. [...] l’ignorance est mon assise, c’est le sol sur lequel j’avance. Un sol bien ferme durci par le gel de l’attente, qui offre au marcheur sa surface sûre et fidèle. Mais l’ignorance, il la faut hermétique. Les descriptions, les connaissances, ce sont des menaces qui guettent chacun de mes pas, comme ces crevasses dissimulées sous des ponts de neige cachant des gouffres, des cavernes béantes, la chute peut-être . « 

Les paroles de Léna, ce sont ses lettres qu’elle envoie au loin, vers ces deux personnes qui tiennent le rôle de parents, de confidents. Ce couple âgé improbable, Dimitri le géologue exilé, Varvara la communiste convaincue, est celui qui raconte au lecteur le roman de l’URSS, celui des premiers socialistes, celui de la Seconde Guerre Mondiale, celui de Staline, celui de la Sibérie. Au ton contemplatif et singulier de Léna s’intercalent les propos vigoureux de ces deux témoins qui s’affrontent en bonne entente, s’interposent l’histoire et l’Histoire dans la langue populaire et prosaïque de Varvara.

 » C’est à Ketylin que se rend la lettre [...]. Là-bas dans le Nord près du cercle polaire, où survivent de rares villages grâce aux sovkhozes d’élevage de renards, c’est à Ketylin qu’elle va, petite bourgade sibérienne agrippée à la rive gauche de l’Ob. D’abord une kyrielle de maisons de bois disséminées çà et là comme une sortie d’élèves dissipés, qui finissent par se regrouper et se ranger sagement pour écouter le maître. Bientôt se présente le maître justement, c’est la rue centrale construite à la hâte dans l’après-guerre pour les besoins du sovkhoze – une procession d’immeubles rectangulaires d’un gris uniforme, mal entretenus, debout quand même, rigidifiés par la crasse et la laideur. On se reconnaît d’emblée, on est chez soi. C’est la fameuse Laideur Soviétique, inimitable, minutieusement programmée par le plan, torchonnée cahin-caha dans l’ivrognerie générale, d’une tristesse inusable. Un mélange d’indifférence obstinée, de carrelages mal lavés, de facades monotones aux couleurs uniques – gris-bleu, gris-vert, gris-jaune -, témoin d’un probable oukase secret ordonnant le grisaillement égalitaire de toutes les résines destinées à la construction du socialisme avancé. Un genre de laideur qu’on ne trouve que chez nous, que l’Ouest n’égalera jamais, malgré les efforts qu’il déploie à la périphérie de ses villes. « 

Roman de souvenirs. La seconde partie est le roman russe de la conquête de l’Espace relatée à la manière d’un conte fondateur, ses héros, à la manière d’une légende des Temps qui deviennent Anciens par la voix de son mari Vassili, tandis que Léna conquiert son propre espace en renonçant à son propre conte. Pour (se) donner la vie, pour s’approprier le temps, le monde, son pays et l’Histoire, il lui faut d’abord s’approprier son temps, son monde, sa terre d’origine et son histoire.

C’est le roman de la séparation avec soi et les autres, de la réconciliation. Couvrir la distance, le silence.

 » Il faut l’accueillir, le laisser entrer [...]. Il faut s’arracher à l’absence. [...] Parce qu’il a cela dans le regard, l’envie des hommes de posséder quelque chose qui soit tout à soi, une réassurance et un refuge [...] Je ne suis pourtant ni irréelle, ni sacrée. Son regard est difficile à soutenir. Ce n’est pas un appareil devant lequel on peut prendre des poses. C’est un joug auquel il faut se soumettre de toute la profondeur de soi. Il freine mes gestes et les apure, m’immobilise parfois. C’est l’amarre tendue pour me ramener à lui, une force qui me ploie vers plus de dépouillement encore, et qui me tient.  »

Un récit à la fois envoûtant et documenté, un roman aux voix prenantes et émouvantes, des personnalités fortes et attachantes chacune à leur façon, un roman d’atmosphères et pourtant un roman historique, un roman intimiste et pourtant un roman épique, délicat, violent, une désespérance et un espoir.

Et un réel talent d’écriture, une plume aiguë et incisive, une maîtrise des rythmes narratifs et de l’art du portrait à travers les scènes et les lieux remarquable.

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