Noces de neige - Gaëlle Josse

Noces de neige

- Editions Autrement -

Elles sont des centaines à rêver d’une autre vie. Mais pour Irina, rêver ne suffit pas. De Moscou, le Riviera Express doit la conduire à Nice, jusqu’à Enzo. Elle est prête à saisir sa chance. N’importe quelle chance. Mais sait-on vraiment ce qui nous attend ? Irina n’a jamais entendu parler d’Anna Alexandrovna, jeune aristocrate russe, ni de son long voyage en train, en sens inverse, de la côte d’Azur à Saint-Pétersbourg, un huis clos où les événements tragiques se succèdent. Qui s’en souvient ? Un siècle les sépare, et pourtant leurs histoires sont liées à jamais.

Après Les heures silencieuses et Nos vies désaccordées, Gaëlle Josse confirme son talent pour le récit court pleinement offert à la densité des instants et des émotions; espace plein et débordant de tout ce qui se dit, où tout est dit, s’écrit sans sommaire ni ellipse, dans lequel simplicité des phrases rime avec sobriété du ton comme libérant cet espace, affranchissant les images, les sentiments. Et toujours cette écriture qui se fait peinture et musique. Poétique d’écriture.

Un récit double, deux textes comme des journaux, deux voix féminines alternées – l’une sur le retour, l’autre sur le départ – qui relatent leur mois de mars décisif; deux chants de désirs et de quête d’accomplissement, trame filigranée de ces romans me semble-t-il, comme il me semble que la finesse de la palette et la profondeur de la partition s’affermissent, le souffle maîtrisé, la résonance apprivoisée, le trait précis, juste.

De multiples thèmes sont abordés dans ce roman à travers le vécu des protagonistes qui se racontent sous le roulis hypnotique du train, dans ces compartiments, à la fois hors-temps et confinement où la promiscuité est aussi intime avec  » ces pensées qui tournent dans sa tête, comme des oiseaux énervés par le vent « . Il y a également du théâtre sur ces pages, du psychodrame et de la chanson de geste, sur ces scènes écloses et closes dans lesquelles entrent et sortent des personnages, dans lesquelles les temps de chacun se mêlent, s’en mêlent, où se joue la tragédie de leur vie; des bulles de violence qui éclatent dans la bulle trouble et troublante du voyage, éclats de jeunesse russe.

Au fil de la traversée qui s’accorde ce temps du voyage où s’allonge le temps de l’éveil, la mélodie douce-amère gagne en ampleur, en vibration, en tension. Ce sont les mots du cœur et du corps puisque  » la vie est de sang, de chair, de sperme et de larmes, de trop de larmes, de trop de sang parfois « . Gaëlle Josse n’effleure rien, ce qu’elle écrit est aussi touchant que palpable. Et  » on en tire des conclusions, forcément. « 

Alors pour conclure complètement claire : chacun des romans de Gaëlle Josse me paraît parfaitement abouti et pourtant meilleur à chaque titre. Leur charme et leur force, c’est la variété des contextes, des voix, peut-être ce réalisme, évidemment ce fil rouge émotionnel qui anime la plume. Sous la juste mesure de la plume.

J’ai adoré Nos vies désaccordées, prise, emportée, lecture entêtante. Intense. Alors que Noces de neige est dense, le rythme différent, c’est celui du voyage en train, plus lancinant, plus tendu – nerveux écrit l’éditeur -, j’y ai aperçu les étapes et les paysages, senti les secousses, saisi la fébrilité, été saisie par la fébrilité des dernières heures avant l’arrivée, des dernières pages avant la fin.

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 » 10 mars 1881, le soir.

Cette journée s’achève. Nous roulons vers Berlin à travers la grande plaine allemande, puis polonaise. Nous avançons sur cette étendue plate et sombre où les champs succèdent aux champs, de temps à autre entrecoupés de villages frileusement ramassés sur eux-mêmes, comme pour affronter le froid, la solitude, la peur. Toutes les peurs qui arrivent aux portes avec l’hiver. Nous sommes encore loin de chez nous, mais la présence de ces grands espaces m’en rapproche. Rien à voir avec les terres françaises, ces parcelles étroites sans cesse entrecoupées de haies ou d’étangs, cette succession de petits champs, de petits bois, de maisons posées là, un peu partout. Je sais pourquoi les Français ne nous comprennent pas. Ils aiment l’ordre, la mesure en toutes choses, le joli, le délicat, et nos excès les déroutent autant qu’ils les séduisent. Notre communauté, sitôt qu’elle arrive à Nice pour son hivernage rituel, leur fait l’effet d’une nuée d’oiseaux migrateurs, colorés et bavards, dont les mœurs font entrevoir une autre vie possible. Ils rêvent alors de ce qu’ils ne connaissent pas, de ce qu’ils entrevoient à travers nous. Ils appellent cela l’âââme slâââve. « 

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Commentaires (3)

1. Loo (site web) 06/01/2014

Livre prévu pour une prochaine lecture. J'aime beaucoup l'écriture de cet auteur et il me tarde de me faire dédicacer son prochain livre au salon du livre. Je n'est pas lu entièrement ton commentaire pour me garder le plaisir de la découverte.

2. Marilyne 06/01/2014

@ Loo : l'annonce d'un prochain est une excellente nouvelle :)
Belle lecture à toi ( et merci pour ce commentaire, tous les précédents ont disparu lors du transfert de cet article sur ce site )

3. Loo (site web) 24/06/2014

J'ai trouvé qu'à la différence des précédentes histoires, celle-ci était plus extériorisée, ce qui lui donne un côté plus vivant. En tout cas à mon sens. Mais il me serait difficile de dire quel a été mon préféré des trois.

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