Tristesse de la terre - Eric Vuillard

Tristesse terre

- Actes Sud - 2014 -

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Ce récit, de la collection Un endroit où aller, porte de sous-titre de Une histoire de Buffalo Bill Cody. A travers ce personnage, dans tous les sens du terme, Eric Vuillard nous conte, c'est bien le mot, une histoire de l'Ouest, l'histoire nationale et celle qui extermine les Indiens.

Récit, ce texte n'est pas une " biographique romancée ". S'il est sérieusement documenté, il s'agit sans conteste d'une oeuvre de littérature, par la qualité de la plume, par sa présence, par les émotions et les réflexions que suscite cette lecture. Tristesse de la terre est un très beau livre, l'objet, la forme, le fond. La documentation y est également iconographique. Chacun des courts chapitres s'ouvre sur une photographie d'époque en lien avec le récit à suivre; les photographies à la façon de lettrines, comme dans les livres de contes. Ces images, l'image, sont au coeur de ce livre, de sa prose éloquente. Ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas ou qu'on ne veut pas voir. L'une des photographies évoquée est absente. C'est celle de l'absente. Une survivante d'un massacre d'Indiens, celle qui n'est plus indienne.

Sur ces pages, Eric Vuillard nous parle de la " mise en scène " de l'Histoire, de l'écriture de l'Histoire. Avec le Wild West Show, le plus grand spectacle de la fin du XIXème dont Buffalo Bill fut le créateur, il interroge sur " l'essence du spectacle ", qui donne à voir, pas à comprendre, pas à entendre. A ressentir, à se laisser submerger. Il interroge le rôle du spectacle grand public à son apparition, entre musée vivant, divertissement, people et star system, mass media et culture commerciale; folklore et show-business... Les exhibitions de Buffalo Bill " re-présentent " l'Histoire nationale, offrant à un public qui ne la vit pas ( les premières générations déjà urbaines qui ne connaissent de la conquête de l'Ouest que ce qui en est raconté - " Ainsi, pendant que l'Exposition Universelle célébrait la révolution industrielle [ Chicago 1893 ], Buffalo Bill exaltait la conquête " ) une version épique et rassurante de leur histoire immédiate.  Un reality show qui prend le pas sur la vérité, devient " politique " par le mélange des genres puisqu'il devient ambassadeur de cette histoire, Buffalo Bill ayant présenté ses spectacles à travers le monde, si renommés que les personnalités gouvernantes et/ou influentes, s'y montraient, s'y croisaient, comptaient Buffalo Bill parmi leurs fréquentations.

" La fiction a de ces à-peu-près qui faussent tout. ". Et c'est bien dans ce mélange entre réel et fiction que plonge ce récit; les pouvoirs de la fiction si intimement liée au réel, à notre " représentation " du réel. Buffalo Bill, chasseur de bisons pour les chemins de fer, est lui-même une légende incarnée qui accepta de vivre son propre personnage - " l'ancien ranger monté sur scène " , " Héros d'innombrables fanzines, dont il ignora au départ l'existence, sa vie fut façonnée par d'autres. Il n'a décidé ni de son nom ni de son histoire [... ] sa vie sera la parodie de sa vie " - et ce avec toute la réalité possible, engageant des Indiens, achetant des reliques pour accessoires et décors.

Ce récit, pourtant résolument réaliste, se lit comme la fable de l'Histoire, celle de Buffalo Bill et de la conquête de l'Ouest. Eric Vuillard ne porte aucun jugement. Oeuvre de conteur, oeuvre de littérature, ai-je écrit, par sa prose pure, précise, aigüe, vive puis triste parfois, désarmée. Une certaine beauté. Le fascinant et l'émouvant d'un flocon de neige, des flocons de neige qu'il décrit merveilleusement face à la violence.

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" Soudain, il n'y eut plus un bruit. ça faisait comme un drap dans le vent. Les soldats baissèrent leurs fusils. Que se passait-il ? Le silence avait quelque chose d'effarant. Les soldats se regardaient, interdits.

En contrebas, les Indiens étaient presque tous morts. Une fois réarmés les canons, il y eut encore deux, trois déflagrations. Puis des cris; certains soldats suppliaient qu'on arrête. Il y eut même un hurlement, on ne sait pas de qui.

Ce fut tout.

Et il se leva une violente tempête. La neige tomba du ciel comme une injonction de Dieu. Les flocons tourbillonnaient autour des morts, légers, sereins. Ils se posaient sur les cheveux, sur les lèvres. Les paupières étaient toutes constellées de givre. Que c'est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable.

Puis il y eut le vent. Un bourdonnement terrible. Nuit profonde, cimes voltigeant. On avançait l'haleine coupée. Il neigea tant que les militaires durent se retirer un peu plus loin, dans leur casernement, et attendre. "

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Lecture marquante, interpellante par ses thématiques et son écriture, ce billet sur Tristesse de la Terre se poursuivra lors du prochain avec les rencontres et échanges avec Eric Vuillard ICI -

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Commentaires (10)

1. Dominique (site web) 22/09/2014

jamais lu cet auteur donc à essayer

2. Kathel (site web) 22/09/2014

L'extrait est très beau et tu es convaincante !

3. Anne (site web) 22/09/2014

Je vais justement en librairie demain...

4. Marilyne 22/09/2014

@ Dominique : je le découvre aussi par ce titre. Je m'en vais donc en lire un autre :)

@ Kathel : Une lecture choisie par curiosité et... impressionnée !

@ Anne : quelle bonne idée. Que je vais essayer de ne pas suivre ^-^

5. Aifelle (site web) 23/09/2014

A priori le sujet ne me tente guère, mais tout ce qui est dit autour de ce roman m'intéresse, je le garde dans un coin de ma tête.

6. Marilyne 24/09/2014

@ Aifelle : comme toi, je ne savais pas trop quoi penser du sujet biographique. A priori, je ne vais pas vers les cow-boys ^^. C'est la collection qui m'a décidée et je ne le regrette pas, tant le traitement du sujet est passionnant et la plume délicieuse.

7. Praline (site web) 13/10/2014

Les premières lignes de ce texte m'ont happée par leur style plus que par le contenu. Au fur et à mesure de ma lecture, cette réécriture de l'histoire m'a véritablement fascinée.

8. Marilyne 14/10/2014

@ Praline : merci de ton commentaire. Et tu dis exactement mon ressenti à la lecture, l'écriture puis la fascination pour le récit. Une belle lecture :)

9. argali (site web) 02/11/2014

Je ne connaissais pas et tu en parles bien. Vous êtes deux à me le conseiller sur mon blog. Je vais sûrement me laisser tenter.

10. Marilyne 03/11/2014

C'est un argument... on dit " jamais deux sans trois ", il manque donc ta lecture :)

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