Salvatierra - Pedro Mairal

Salvatierra

- Editions Payot & Rivages 2011 -

- Traduit de l'espagnol ( Argentine ) par Denise Laroutis -

Après un accident de cheval à l’âge de neuf ans, Salvatierra a perdu l’usage de la parole.C’est donc dans le silence qu’il commence à peindre, en secret, sous forme de longs rouleaux, une toile de quatre kilomètres de long qui représente un fleuve et les détails de la vie quotidienne d’un village côtier en Argentine. Après sa mort, ses enfants installés à Buenos-Aires reviennent s’occuper de l’héritage : un gigantesque paquet contenant les rouleaux peints. Intrigué par le travail monumental de son père, Miguel commence à trier ses papiers. Il découvre alors des secrets de familles liés au passé et qui étendent leurs ombres sur le présent.

Alors qu’il tente, avec obstination, d’exposer cette extraordinaire peinture (soixante-quatre rouleaux cousus ensemble), il est déconcerté et ému par la luxuriance, la couleur, la beauté de la toile en opposition à la morosité de la vie terne qui est la sienne, ses ratages, sa solitude. Au fur et à mesure qu’il dévoile le passé, la figure de son père grandit et devient de plus en plus complexe.

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Un beau roman qui nous parle de transmission, d'art brut, de l'Argentine péroniste, de la vie traditionnelle et des affres de la modernité. 

Etonnamment, le ton factuel de la narration en JE sur les chapitres courts, ce récit aux allures de documentaire sur cette oeuvre magistrale et les difficultés à la préserver et l'exposer, ne gêne pas la douce émotion qui se dégage des pages où apparaissent parfois quelques touches d'humour. 

Ce titre, Salvatierra, c'est le nom de famille de ce père muet, Juan Salvatierra, employé de poste, artiste peintre au quotidien, du quotidien du village de Barracales loin de Buenos-Aires, de l'Histoire et de son histoire. Ces deux fils quadra découvrent les rouleaux peints chaque jour, une fresque gigantesque débuté par leur père à l'âge de vingt ans. Nous découvrons la toile, les scènes, les couleurs, les détails, comme les fils découvrent la vie intime de leur père " sans un seul autoportrait ", ses sentiments, ses mots absents, sa " vie " de peintre et d'homme. Nous suivons les démarches pour que l'oeuvre soit classée " patrimoine culturel ", le projet pour la création d'un musée, les enjeux économiques qui pèsent sur la propriété des parents, ces dimensions immenses du tableau qui compliquent. Et puis, chacun des rouleaux est daté et numéroté. Il en manque un, 1961. Le fils narrateur, Miguel, sa propre vie en latence, part en quête, de ce rouleau. Il y trouve plus encore son père, une certaine Argentine, et lui-même. 

On se laisse emporter par cette lecture singulière comme sur les rives du fleuve de cette toile, ses méandres et ses histoires. La plume est fine, fluide, elle s'attarde sur les portraits et les paysages; elle accompagne le tableau qui se déroule; ce tableau que l'on en vient à regretter qu'il soit fiction.

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- " Je regardais tout ça et je me posais des tas de questions à la fois. C'était quoi, ce tissages de vies, de gens, d'animaux, de jours, de nuits, de catastrophes ? Que signifiait-il ? C'était quoi la vie de mon père ? Pourquoi avait-il eu besoin de se lancer dans un travail pareil ? Que nous était-il arrivé, à Luis et à moi, qui nous retrouvions avec des vies tellement grises dans la grande ville, comme si Salvatierra avait accaparé toute la couleur disponible ? Nous avions l'air plus vivants dans la lumière de sa peinture, sur les portraits qu'il avait fait de nous à dix ans, en train de manger des poires vertes, qu'aujourd'hui avec nos vies d'études de notaire et de contrat de location. "

- " La façon dont les choses apparaissaient dans l'oeuvre et en disparaissaient m'a toujours étonné. La toile était un seul long espace extérieur où les êtres pouvaient partir et revenir bien après. Il se passe un peu la même chose en musique, quand les thèmes resurgissent avec des variations. Une fois, Salvatierra avait peint un levreau que j'avais trouvé, et, par la suite, alors que mon petit levreau était mort, il l'avait, cette fois, peint endormi dans l'herbe. " C'est mon levreau ? " lui avais-je demandé, et il avait acquiescé en hochant la tête. " Où il s'était caché ? " lui avais-je dit, et il m'avait montré ses couleurs et ses pinceaux. "

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Semaine argentine avec Anne qui vous présente L'autobus de Eugenia Almeida -

Avec une toile de Xul Solar, peintre argentin.

Xulsolar

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Commentaires (4)

1. Anne (site web) 31/08/2015

Voilà un roman qui éveille ma curiosité... ah oui,on y est en Argentine et le voyage tient toutes ses promesses !

2. martine (site web) 31/08/2015

Je ne retrouve pas, dans ton billet, cette âme Argentine qui me fait palpiter (en tout cas, dans ce que j'en connais, c'est à dire bien peu).

3. Aifelle (site web) 31/08/2015

Le tableau en illustration est superbe. Le thème du roman est tentant.

4. Marilyne 01/09/2015

@ Anne, hé, hé, pour y être, on y est ! Dans ce roman des passages sur ce fleuve frontière avec l'Uruguay, autant te dire que j'avais de l'eau jusqu'au cou :)

@ Martine : je crains que tu ne retrouves pas dans mes publications ce que tu sembles chercher, ayant choisi de privilégier la variété de genres et de sujets pour cette semaine thématique ( en revanche, je suis persuadée que Le chanteur de tango que nous avons présenté avec Anne en annonce pourrait t'intéresser et te plaire )

@ Aifelle : contente que tu apprécies le tableau, j'aime beaucoup l'univers " surréaliste " de Xul Solar.

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