Sept nuits d'insomnie - Elsa Osorio


Insomnie osorio

Elsa Osorio a plusieurs cordes à son arc de narratrice, ici elle en rassemble deux: l’une fantastique et allégorique, et la seconde réaliste, ancrée dans l’histoire récente de l’Argentine. Ces nouvelles ont été écrites à des époques différentes, certaines pendant la période la plus sombre de la dictature militaire, au moment où la censure ne permettait pas d’appeler les choses par leur nom. D’autres l’ont été vingt ans après, alors que la réalité retrouvait une identité.

Dans ce recueil de nouvelles qui alterne récits réalistes et fables, Elsa Osorio déploie ses thèmes forts et récurrents de la disparition ( de personnes, l’exil, les rencontres ), de l’identité, celle des origines, de la division de la personnalité et de sa re-union. Pas de grands mots, pas de grands morts, des portraits en souffrances intimes aux prises avec l’Histoire sombre argentine. Ce sont les formes d’emprisonnements, de censures, de mensonges et de trahisons imposées par le noir de la société.

Le malaise est prégnant, parfois suffocant, l’angoisse latente. Car ce recueil, c’est aussi l’écriture des secrets et des ténèbres personnels. Et pourtant, une lumière perce les pages, peut-être un pardon, une lueur de liberté – être(s) libéré(s) – qui vient du cœur, d’espoirs toujours possibles.

« La peur la gagne de nouveau, elle arrive par vagues, comme la mer, et elle les brise une à une jusqu’à les vaincre. Elle palpe son corps avec ses mains et, en atteignant les yeux, elle les débarrasse du maquillage dont elle se sert pour faire face à l’autre forêt, celle du dehors. »

L’alternance des genres des textes rend la lecture d’autant plus saisissante. Fascinantes, les fable, qui empruntent à différents registres, racontent la quête identitaire en échappée fantastique, transfigure un réel sans le dénaturer mais travesti, traversé par les symboles. C’est tout le talent d’Elsa Osorio, ce regard intérieur qu’elle dépose subtilement sur l’extérieur, couvrant les failles à combler de part et d’autre. Un regard attaché, accroché, aux êtres; un regard dans lequel se reflète un tableau en kaléidoscope aux éclats brillants.

Et l’on ne sait plus si c’est la violence des mots infâmes de la dictature argentine ou celle de ceux de l’allégorie qui est les plus dérangeante.

« Je tremble comme une feuille, je ne vais pas pouvoir faire ma déposition, je suis sans voix, j’ai le vertige, je vais demander à l’avocat de remettre l’audience à demain. Mais qu’elle est la différence ? La toge noire de ces juges, leurs mines sévères ? Cette salle est loin, très loin, dans un autre pays ? Cela devrait me soulager. Je vais vomir, je veux m’en aller. Mais je ne peux pas, je ne dois pas. Ils n’ont que ma voix et celle de tous ceux qui ont survécu.

La dernière fois non plus, ce n’était pas facile, mais j’ai tenu le coup. J’ai la formule : celle qui est ici est une autre, c’est Andrea mais pas moi. Les images défilent comme les photogrammes d’une pellicule et je me limite à décrire avec objectivité : j’ai vu tel camarade et tel autre, tels faits se sont passés, le plus important, sans douleur, sans haine. Ma mémoire est active et anesthésiée.  »

Non, cette voix n’a pas été insensibilisée, c’est celle de la veille et de l’éveil.

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Commentaires (1)

1. Lybertaire (site web) 08/05/2014

J'aime bien le réalisme mêlé au fantastique, et le fait que ce soit écrit pendant la dictature, ça m'intéresse ! Je note, je note ! Surtout que je lis en ce moment La Capitana ;)

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