'Ta mère - Bernardo Carvalho

Ta mere

- Editions Métailié 2010 -

- Traduit du brésilien par Geneviève Leibrich -

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Trois jeunes gens et leurs mères, des pères absents et des fils égarés : un conscrit en proie aux mauvais traitements de l'armée russe, un jeune Tchétchène à la recherche de sa mère, un voyou de bonne famille. Puis la rencontre d'une âme soeur, une chimère. Une poignée de femmes essaient de sauver leurs fils de la guerre, de la solitude et du crime. Le tout à Saint-Pétersbourg, à la veille du tricentenaire de la ville, sur fond de guerre de Tchétchénie. Les personnages semblent n'être à leur place nulle part dans leur famille ou dans leur pays, ce qui donne toute sa force à la figure de la chimère, aberration rejetée par la nature et par l'homme, projetée dans des amours absolues. Les histoires s'entrelacent, Bernardo Carvalho orchestre une multiplicité de points de vue et de voix sans jamais perdre l'axe récurrent de la maternité et de son revers, le sentiment d'être orphelin, sans protection, déplacé, dont la guerre est la représentation la plus crue. 

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Bernardo Carvalho est brésilien, journaliste, traducteur et romancier. Ses romans sont disponibles traduits en français aux éditions Métailié, celui-ci est l'un des souvenirs de la rencontre lors de Festival America 2012 qui invitait enfin l'Amérique du Sud.

Ce roman, 'Ta mère, au titre aussi accrocheur qu'évocateur, se déroule en Russie, inscrit dans un contexte contemporain de conflits, la guerre contre la Tchétchénie; un contexte développé et pourtant dépassé, car c'est de la société russe dont nous parle l'auteur, et de la relation filiale quelque soit la frontière.

Ce roman tragique, à la façon d'un roman choral avec des récits enchâssés, nous raconte donc des histoires de guerre et de fuites, les histoires du Caucase, et des histoires d'amour, les histoires des mères et les histoires d'amour des fils; des histoires de passé qui compromettent le futur. C'est l'histoire de trois garçons - des fils russes sans père ni repère - des mères, de leurs amours.

Les histoires d'amour peuvent ne pas avoir d'avenir, mais elles ont toujours un passé. "

La photographie de couverture est particulièrement bien choisie. Des récits qui se complètent en parfaite maîtrise narrative dont le fil et la tension ne se relâchent pas, des récits enchâssés et des parties distinctes, notamment géographiquement, dans lesquelles les personnages se croisent, se retrouvent, malgré l'immense solitude prégnante entre les lignes. Des pages de violence et de colère, de regrets et de désespérance, celles de des camps de réfugiés en Ingouchie, celles à Grozny, celles sur ces guerres de Tchétchénie, celle sur la soi-disant virile impitoyable armée russe, celles sur le fanatisme hétéro-nationaliste, d'autres plus intimes, pages sombres, et des pages splendides sur Saint-Pétersbourg qui accompagnent l'errance de deux jeunes hommes " prisonniers de la ville ", des pages qui s'évadent comme eux vers une autre dimension, pages d'ombres nocturnes.

" Il emploie un vocabulaire guerrier. Pour lui, à cette heure, tout le centre de la ville est un territoire ennemi. Rien de plus facile que de repérer de loin deux silhouettes solitaires sur les berges de la Néva, de la Fontanka ou de Moïka, sur les avenues et esplanades du centre de Pétersbourg. La ville a été construite selon la logique d'une visibilité totale. Là où ils se trouvent, à la différence de ce qui se passe dans les ruelles le long de la ligne de chemin de fer et dans les immeubles avec leurs labyrinthes intérieurs aux alentours de la place Vostanié, il n'y a que des palais avec des façades infranchissables et des salons dorés, la majeure partie décrépits, où par le passé nobles et riches se protégeaient de la visibilité derrière des murs de miroirs. Les avenues s'appellent des perspectives. Elles furent tracées pour permettre les défilés militaires et les démonstrations de pouvoir. Peu importe que ce soit le tsar, l'Etat soviétique ou la police russe qui commande la marche. Il n'y a nulle part où se cacher ou s'enfuir. La ville a été construite de façon à ce que personne ne puisse s'échapper. "

Une lecture dense qui nous parle d'absence, de mensonges, de culpabilité, du " droit de vivre qu'après avoir tout perdu ", d'exils qui ne sont pas que géographiques.

Virtuose roman de la perte.

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Commentaires (2)

1. Dominique (site web) 24/05/2015

je note celui là immédiatement, la Russie racontée par un Brésilien ...miracle de l'écriture

2. Marilyne 26/05/2015

Ravie que tu le notes, je n'en suis pas vraiment étonnée. Comme toi, je crois à ce miracle ( une autre lecture de cet auteur m'attend, " Neuf nuits ", rien à voir, sur un anthropologue américain ! )

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