Tes yeux dans une ville grise - Martin Mucha

 

Mucha

- Editions Asphalte - 2013 -

- Traduit de l'espagnol ( Pérou ) par Antonia Garcia Castro -

Bienvenue dans la capitale péruvienne, où il ne pleut jamais mais où le ciel est toujours gris. Le jeune Jeremiás vit dans un des quartiers les plus riches de Lima, bien qu'il soit né dans une zone nettement moins privilégiée. Il raconte ce qu'il vit et ce qu'il voit depuis un bus, un combi plein à craquer, qu'il emprunte tous les jours pour aller de chez lui à l'université : un trafic impossible, la fracture sociale, la violence de la rue... Jeremiás pose un regard cynique sur ce tableau, et devient le porte-parole d'une génération : celle qui a connu une crise économique permanente. 

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En littérature sud-américaine publiée par les éditions Asphalte j'avais beaucoup aimé Eaux-fortes de Buenos-Aires de Roberto Arlt, traduit et présenté par Antonia Garcia Castro également. Celui-ci m'a été conseillé après discussion par l'éditrice lors du Salon l'Autre Livre. Un excellent conseil. Ces deux lectures, des regards sur des capitales sud-américaines par des auteurs natifs, des mots en kaléidoscopes qui racontent les paysages urbains, pas d'au-delà de la ville, sa population, ses mouvements, ses cadences, ses flottements, ses turbulences.

Tes yeux dans une ville grise est un récit, une narration en JE, pas des chroniques, des instantanés à la façon de R.Arlt; un texte plus narratif puisqu'il s'agit d'un roman, pas d'un recueil. Un premier roman qui se lit d'un souffle, essoufflée, gorge serrée. Ces textes ne sont pas des récits sur le vif, ils sont à vif, en éclats.

Ce jeune homme, Jeremias, un étudiant, ce narrateur d'à peine plus de vingt ans des années 90 - ce " vieil enfant de Lima " " de la génération du désamour " - laisse défiler sous nos yeux son histoire péruvienne, son histoire de/à Lima à travers les fenêtres des combis " comme des écrans de la réalité " . Une cinquantaine de chapitres pour sept parties sur moins de 200 pages, quelques lignes parfois, des textes comme des séquences, des moments. Les gens. Souvenirs " comme des fractales ", " des  nouvelles de mes camarades, probablement pour savoir ce à quoi j'avais échappé " , portraits, descriptions, une fresque sur les murs d'une ville, d'une vie. Vous saviez qu'il y avait un mur à Lima pour séparer le ghetto des privilégiés de la majorité de la population de misère et d'agressions ?

La prose est sobre, le propos violent comme cette ville, cette vie. Ce ton froid, factuel, sans ironie ni complaisance cruelle, direct. Un récit en désespérance aux aguets de touches de couleurs et d'humanité; un récit, urbain, contemporain, social, qui est celui d'un gamin en souffrance, en décalage; un gamin à l'abandon dans un pays abandonné à la ruine économique; un de ces gamins qui avait " la prétention de survivre " mais qui ne sait pas, qui ne sait plus, qui sait " moins que mes instincts ", qui plonge toujours plus loin dans chaque histoire jusqu'à ce qu'il finisse dans le quartier d'El Agustino.

" Je ne peux pas croire que je suis ici, en train de circuler dans cet enfer. El Agustino est l'endroit le plus misérable de la planète. Les maisons s'entassent et s'aggripent aux collines. Ici la mort se promène en princesse; c'est peut-être ce qui pourrait nous arriver de mieux. Les briques nues et les petits ponts que forment les maisons. Les impasses. Le matin, en montant les escaliers tout est noir. La pénombre. [...]Aucun visage n'est vierge de cicatrices. L'âme, n'en parlons pas. Les blessures arrivent jusque là. On me regarde. Suis pas d'ici. Ils le savent. Moi, pas tant que ça. "

Ce premier roman de Martin Mucha est un roman noir porté par une plume aiguë aussi efficace que belle. En dernière partie, chacun des personnages cités, croisés, prend la parole et raconte à travers le portrait qu'il trace à son tour de Jeremias.

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Les éditions Asphalte proposent une playlist musicale sur le rabat de quatrième de couverture pour les romans. Celle-ci a été sélectionnée par l'auteur. Nous y retrouvons notamment The Cure, Nirvana et David Bowie.

Nous sommes arrivés avec des idées que plus personne ne défend. Nous étions des romantiques, mais pas à la manière des feuilletons télévisés. Des chiens romantiques. "

- Extrait de la préface de la traductrice Antonia Garcia Castro :

" Tes yeux dans une ville grise ne nous parle que de Lima. Et du drame de la terre qu'on ne quitte pas. Q'on ne peut pas quitter parce qu'on la porte en soi, parce qu'on fait corps avec elle. La terre : poussière, sable, misère, stigmate des faubourgs de Lima. Dans ce roman, tout est à prendre au propre et au figuré. Ici les catastrophes sont collectives et les tentatives de survie individuelles. "

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Commentaires (10)

1. Martine Littér'auteurs (site web) 13/01/2015

Comment sais-tu que je suis incapable de résister à la littérature sud-américaine et à tes chroniques ?
PS... le capcha est infernal. (et illisible) ! faut avoir VRAIMENT envie de te laisser un commentaire !

2. Kathel (site web) 13/01/2015

J'aime beaucoup ton billet, mais reste un peu hésitante... j'ai parfois eu du mal avec la violence urbaine, mais l'extrait me plaît. Je note tout de même !

3. Marilyne 13/01/2015

@ Martine : Je l'espère bien ;). Je te le garde au chaud ou tu craques ?
( je ne peux rien faire pour-contre le capcha. Ces derniers temps, trois chiffres, ça me paraissait plus lisible. Merci d'être motivée :))

@ Kathel : certes, je comprends pour la violence urbaine. Il ne s'agit pas d'une extrême violence ultra détaillée à la façon de thriller, c'est la réalité brute et brutale. Comme dans l'extrait, il ne se dit pas que ça sur ces pages. Il est beau ce livre.

4. jerome (site web) 13/01/2015

Arghhhh, tu le vends bien, terriblement bien. C'est clairement un livre pour moi, aucun doute là-dessus !

5. Martine Littér'auteurs (site web) 13/01/2015

J'ai craquéééééééééé[u][/u]

6. Marilyne 13/01/2015

@ Jérôme : j'y crois ! ( et tu sais quoi, j'ai failli ajouter en conclusion : " ce livre est pour Jérôme " :))

@ Martine : oups :D

7. Dominique (site web) 14/01/2015

je vais l'ajouter à la liste que je fais de lectures latino car c'est une littérature que je connais peu

8. Marilyne 15/01/2015

Je connais peu aussi cette littérature des pays du nord sud-américain par rapport à celle d'Argentine-Uruguay-Chili, je m'y aventure.

9. Valérie (site web) 18/01/2015

Joli titre. Et tu fais un billet alléchant.

10. Marilyne 19/01/2015

Merci. J'étais alléchée, je me suis régalée :)

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