Estampillé Moscou - S.Krzyzanowski

Estampill

- Editions Verdier -

- Traduit du russe par Eléna Rolland-Maïski avec la collaboration de Catherine Perrel -

Lecture particulière, fascinante. J'ai découvert Sigismund Krzyzanowski ( 1887-1950 ) par un heureux papillonnage en librairie devant les rayonnages consacrés à la littérature russe. Tiens, du bleu Verdier parmi le jaune de l'éditeur. Curieuse. Et charmée par cette couverture cartonnée, ces pages épaisses, ce titre et une quatrième qui me raconte qu'il s'agit d'un ouvrage de non-fiction d'un auteur négligé et inclassable, moscovite d'adoption, arpenteur infatigable, [ qui ] déchiffre pour nous la ville-livre, ce condensé du monde qui est un des fondements de sa prose. Alors oui, et pourquoi pas ? J'adore les rencontres impromptues. C'est même exactement ce que j'espère. Ainsi donc, la rencontre se déroule hors fiction, elle se confirme littéraire, parfois exigeante, prenante.

Ce livre se compose de trois parties, trois regards sur Moscou, trois temps. Les deux premières, complémentaires, furent publiées du vivant de l'auteur en 1925.

La première partie est celle du titre, celle qui l'explique : Treize lettres à un ami de province, une correspondance dont nous ne lisons que les envois du rédacteur moscovite d'adoption qui tente de décrire la ville à cet ami. Plus que décrire, cet homme, ce drôle de type qui cherche à comprendre où il est, l'explore durant deux années, essaie de la saisir dans tous les sens du terme. Ce sont ces errances à travers les significations de Moscou [...] jeu de l'esprit avec l'espace. Ces pas suivent les traces, les liens entre passé et présent de la ville amalgame, croisent les auteurs, les poètes russes; il cherche des directions, du sens. Sa ( belle ) prose, à la fois précise et imaginative sur laquelle brille parfois une touche de fantaisie et/ou de provocation, confronte les visions de St-Pétersbourg, ville des idées, à Moscou, ville du regard. C'est singulièrement un univers, presque à la frontière d'une évocation fantastique, que ce narrateur s'essaie à interpréter dans l'entrelacs des ruelles moscovites.

Le seconde partie, d'une quinzaine de pages, revient sur cette évolution passé-présent en s'attachant à " l'étude " des enseignes commerciales qui habillent les rues de Moscou. L'auteur s'y livre à une véritable analyse aussi bien historique qu'artistique, s'attardant sur la notion de symboles de ces différents signes du quotidien, passant par les slogans des banderoles lors des manifestations et les croix plus que centenaires des clochers et des cimetières. C'est Moscou d'après la Révolution bolchevique,  Moscou des années 20, celles de l'offensive entre ancien et nouvel ordre, l'enseigne devenue l'anachronisme de cette ville-musée. C'est ainsi une analyse de l'écriture dans la rue, des annonces à travers ces enseignes ouvragées de métal remplacées par les affiches, une radioscopie sociale et politique. Encore une fois, interpréter, donner du sens, chercher à comprendre l'histoire russe par le regard sur la ville du regard.

" Il est peu probable que l'on puisse aujourd'hui revenir à l'ancien style de l'enseigne, lapidaire et monumental, statique voire lourd. La conception même de l'enseigne dans une ville dont le commerce est en voie d'étatisation change profondément : il ne s'agit plus d'inciter, mais seulement de signifier, de désigner. Rien de plus. [...] tout cela est fort loin et bien étranger aux vieux procédés de l'étourdissement par la réclame et de la concurrence propres au capitalisme privé. L'ancienne enseigne de Moscou, qui peu à peu sombre dans le passé, conserve avec plus de fidélité et d'exactitude que les autres éléments de l'inventaire complexe de la rue les traditions mourantes de la vie quotidienne et de l'art de la ville. " ( 1924 )

Quant à la troisième partie, elle relève du témoignage : Moscou durant la première année de guerre. Il s'agit d'un recueil de textes écrits en 1941, dix-neuf émouvantes chroniques mêlant les personnes, les lieux, les moments, tous vivant ce temps, dans ce temps, de la ville assiégée par la guerre.

Le jeune pompier

" Jadis - avant juin - il sautait sur un pied, poussant le palet d'une case à l'autre de la marelle dessinée à la craie sur l'asphalte du trottoir. Les passants rouspétaient : cela gênait le passage. Ou bien il chassait les pigeons qui s'attardaient sur le bord des toits à coup de pierres et en les sifflant comme un brave. Le caillou frappait sa cible - ou une fenêtre. Penchées sur la rambarde, les ménagères grondaient le galopin, siffleur impénitent. Puis la guerre arriva. Et le sacripant, tel un pigeon qui s'envole, grimpa jusqu'au toit par l'escalier de secours de métal et les marches en bois du grenier. Là-haut, sur les plaques de zinc du toit, il engagea un jeu terrible, qui n'avait rien d'enfantin, avec les bombes incendiaires qui pleuvaient du ciel et les éclats d'obus chauffés à blanc.

A peine la sirène a-t-elle retenti que toute une bande a déjà foncé dans la cour. Et voilà Mitka, Senka et Pétia. Tous le nez en l'air. Une minute encore, et le toit métallique retentit sous leur pas rapide. L'un se presse contre la cheminée, l'autre est juché près d'une lucarne, le troisième vient se placer sur l'embout de la gouttière.

- Les voilà !

- C'est les nôtres.

- Non; ils font plus de bruit; leurs moteurs à eux sont plus sourds.

- Va savoir...

Au loin, une explosion. Aussitôt, le fracas des batteries antiaériennes et le crépitement des mitrailleuses. Maintenant tout est clair : qui, pourquoi et comment.

Sur le toit, les pas se sont tus. Les petits pompiers sont tapis à couvert. Comme s'ils tendaient une embuscade. On entend le bruit des avions allemands. Ils approchent... Prêts ! "

*

Commentaires (6)

1. Tania (site web) 18/01/2014

Après avoir parcouru cette belle série sur la Russie, je retiens ce titre, "Estampillé Moscou", que je lirai habitée par de grands souvenirs d'un séjour à Moscou il y a dix ans - en espérant retourner un jour en Russie.

2. Aifelle (site web) 19/01/2014

Encore un titre inconnu chez toi et fort intéressant.

3. christw (site web) 19/01/2014

Une bonne série de lectures sur la Russie, une région inconnue de moi que je m'en voudrais de ne pas visiter un jour. Ce titre conviendra pour s'y préparer, en attendant, un jour qui sait...

4. Lounima (site web) 19/01/2014

Il faut vraiment que je participe à ces lectures de Russie, beaucoup de titres me tentent dont celui ci !! ;-)

5. Marilyne 19/01/2014

@ Tania : oh, j'essaie d'imaginer cette lecture de Moscou il y a un siècle associée à des souvenirs de voyage, je me demande ce que vous retrouveriez.
@ Aifelle : et un auteur inconnu avant que je croise ce titre !
@ christw : je ne sais pas si cette lecture prépare au voyage mais c'est certain qu'elle est déjà un voyage.
@ Lounima : avec plaisir :)

6. Mina (site web) 01/02/2014

Un voyage qui commence de façon épistolaire, même monodique, ne peut que me paraître intéressant. :) En cas de trouvaille impromptue, pourquoi pas, je retiens ce joli titre.

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