La soif - Andreï Guelassimov

Guelassimov

- Éditions Actes Sud – Babel -

Un jeune bidasse russe revient de son service militaire en Tchétchénie le visage monstrueusement brûlé après l’attaque de son tank par les boeiviki. Pour oublier, Kostia, dont le visage terrorise les enfants, se met à boire comme seuls les Russes savent le faire… à mort. Il suit en cela l’enseignement d’un peintre raté qui lui a appris deux choses : boire de la vodka sans simagrées et ouvrir ses yeux au monde pour mieux le peindre. Avec deux de ses camarades, il part à la recherche du quatrième rescapé de l’équipage de tankistes qu’ils formaient en Tchétchénie. Dans leur périple à travers les villes russes, leurs gares, leurs rues, leurs faunes, Kostia mettra en pratique la seconde leçon essentielle de son maître : apprendre à voir, donc à dessiner, donc à vivre.

- Traduit du russe par Joëlle Dublanchet -

Andreï Guelassimov était présent au Salon du livre de Paris 2012. Dans ce court roman d’une centaine de pages, il porte un regard dur et pourtant émouvant, presque dérangeant, à l’image de cette illustration de couverture, sur la jeunesse de la Russie contemporaine. C’est le paradoxe de ce dessin aux traits noirs, une esquisse sous une lumière implacable; c’est aussi ce récit, dire sobrement avec le crayon; avec force, dessiner les contours. Le narrateur se réapproprie son monde par le dessin, d’abord protection puis expression des cauchemars et des sentiments, enfin mode de communication, avec l’enfance qui ne craint pas les mots, avec les compagnons qui n’en n’ont plus.

Un roman intense et fluide, une narration en ellipses, sans chapitre, sans transition entre les moments, les périodes, et pourtant sans saccade, au fil du chemin et des pensées du narrateur Constantin, appelé Kostia. Un récit enchevêtré qui mêle l’enfance, l’initiation au dessin, l’horreur de l’attaque du tank et le road movie.

Une fuite en avant et un retour qui ne sombrent pas dans l’introspection mais ouvrent les yeux sur l’extérieur au contraire. Ce périple de Kostia, c’est d’abord sa voix qui ne s’embarrasse pas de théories et de grands mots ni de considérations ou d’engagements politiques pour dire le désarroi de ces jeunes sans repères, vétérans de la guerre de Tchétchénie qu’ils ont dû affronter lors de leur service militaire; sa voix pour raconter cette société russe contemporaine au quotidien à travers une galerie de portraits peinte par touches qui touchent. Le ton est plus désabusé que cynique, une fragilité à fleur de peau, à fleur d’âme.

Ensuite, sous la rudesse et ce tragique aussi dérisoire que significatif des scènes, c’est le regard, un regard d’enfant, un regard de survivant. La recherche du compagnon devient quête, Kostia s’échappe de sa cellule physique et psychologique. Plus qu’une libération une réhabilitation. Celui qui ne voulait plus que l’on le voit, parce que défiguré par ses brûlures, accepte peu de peu de voir, de regarder. De montrer. Il reprend le crayon noir, c’est le trait qui le rappelle et le rend au monde.

Ces personnages ont soif mais pas seulement de vodka, une aspiration impérieuse à étancher, résister à la sécheresse des mots, des images et des cœurs.

.

« … et nous allions voir l’un ou l’autre des gars avec qui nous avions fait notre service militaire en Tchétchénie. On buvait de la vodka, on parlait, on se rappelait la guerre, on écoutait les histoires de famille. Je disais parfois que je sortais fumer, et je restais longtemps debout dans un coin de l’entrée, grelottant de froid et exhalant dans l’air sombre une vapeur transparente. Les cinq premières minutes pour me calmer, et ensuite pour dessiner dans ma tête ce que le destin leur avait enlevé ou ne leur avait pas accordé. »

.

 -  » Comment dessiner l’attente ? Une ligne droite illimitée, qui ne s’appuie sur rien ? Sur la feuille, il ne reste que le souvenir. Blanc et carré. Mais il pourrait y avoir un dessin. Un chat ou un chien. Ou un enfant et une maison. Mais on a commencé à tracer une ligne. Maintenant on ne peut plus s’arrêter.

Une femme russe à Groznyï. D’une cinquantaine d’années. Elle s’est mise à pleurer quand on s’est approchés et qu’on a sauté du blindé. Mais peut-être qu’elle pleurait avant qu’on arrive. Son mari était tchétchène. Ils avaient fait leurs études ensemble à l’institut de pédagogie. On l’avait torturé à mort dans la prison de Tchernokozovo. Ce sont les nôtres qui avaient fait ça. Avant la guerre, il enseignait la biologie. Cette femme s’était cachée avec ses enfants dans une cave, avec d’autres femmes russes. Jusqu’à ce que les Tchétchènes y balancent des grenades. Une, puis deux, puis trois, semble-t-il. Elle ne se rappelait pas bien. Elle savait seulement qu’elle n’avait plus personne. Elle se souvenait des explosions et aussi de l’expression des enfants.  » Celui qui est en prison pour un certain nombre d’années sait pourquoi il attend. Mais mon malheur à moi n’aura jamais de fin.  » Une pluie fine nous mouille le visage, nous sommes debout dans les flaques d’eau. Nos mitraillettes cliquettent lorsque nous passons par-dessus. Nous attendons les ordres. Personne ne pense à fumer.

Comment dessiner l’attente ?

La ligne droite se brise, fait des zigzags et forme un réseau de pluie. Puis elle fait émerger des arbres, une route, des nuages bas et nous trois enfin. Nous planons au-dessus de la route comme trois ombres noires. Il n’y a personne devant. Seul un corbeau s’envole d’un arbre en croassant. Nous nous dissolvons dans la brume.

La feuille de papier devient grise. « 

***

*

Ajouter un commentaire