Le livre des brèves amours éternelles - Andreï Makine

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- Point -

Le destin de Dmitri Ress pourrait être mesuré en longues années de combats, de rêves et de souffrances. Ou bien à l’intensité de l’amour qu’il portait à une femme. Ou encore en blessures, d’âme et de corps, qu’il a reçues, happé par la violence de l’affrontement entre l’Occident et la Russie. Cette pesée du Bien et du Mal serait juste s’il n’y avait pas, dans nos vies hâtives, des instants humbles et essentiels où surviennent les retrouvailles avec le sens, avec le courage d’aimer, avec la grisante intimité de l’être. Dans un style sobre et puissant, ce livre transcrit la mystérieuse symphonie de ces moments de grâce. Les héros de Makine les vivent dans la vérité des passions peu loquaces, au cœur même de l’Histoire et si loin des brutales clameurs de notre monde.

Ce livre là, c’est celui des souvenirs précieux, des chapitres entre chroniques et tableaux qui parfois se répondent, des moments marquants, évadés, des visions comme un éblouissement.

Andreï Makine ne raconte pas ses amours, il raconte l’amour, un regard amoureux qui libère du réel ou plutôt le révèle. A travers ces instants préservés, ces rencontres fugitives mais significatives, il revient sur son enfance russe, l’endoctrinement, ses symboles, cette jeunesse soviétique attachée à un idéal alors que l’idéologie se meurt. C’est son histoire fondamentalement inscrite dans l’Histoire. A la fois roman de l’aube et du crépuscule, le titre évoque à merveille le propos, l’universalité du récit malgré son contexte par sa qualité à le reconnaître pour le dépasser. Ces amours vécues, croisées, devinées, distinguées, ce sont autant d’héritages. Le mot de ce livre, c’est embrasser. Il y a sur ces pages une conscience lumineuse des heures rares, une sensibilité apaisée sous l’élégance de la plume.

 » J’ai dû attendre plus encore avant de comprendre véritablement quelle était cette offrande humble et précieuse que j’avais reçue d’elles. Le pays de notre jeunesse a sombré en emportant dans son naufrage tant de destins restés anonymes. Cette jeune fille retrouvant sur un disque la mélodie que nous aimions, sa mère poussant un sac de toile entre les mains d’un prisonnier, moi-même clopinant dans la boue sur ma jambe cassée… Et une myriade d’autres existences, douleurs, espoirs, deuils, promesses. Et ce rêve d’une ville idéale, peuplée d’hommes et de femmes qui n’allaient plus connaître la haine. Et cette  » doctrine éternellement vivante, créatrice et révolutionnaire « , emportée elle aussi par la frénésie du temps.

[...] Reste ce paradis fugace dont l’éternité n’a pas besoin de doctrines.

[...] la vraie joie est de pouvoir papillonner au dessus d’une multitude de possibilités, un peu anarchiques, un peu dérisoires. « 

C’est un livre d’Andreï Makineet c’est toujours aussi beau.

- le 8 décembre 1991, l’URSS disparaissait -

«  Quelques années après notre expédition dans la pommeraie idéale, le projet que chérissaient les amis de Kira se réalisa. Le communisme s’ecroula dans un grand charivari tragi-comique de révolutions de palais, de promesses libérales, de putschs, d’atroce pillage économique, de credo édifiants, de mépris pour les vieux et les faibles.

En fait, cette tardive génération de dissidents fut rattrapée par l’Histoire, les songes les plus exaltés parurent vite timorés face à la violence sauvage avec laquelle la Russie se réforma. La société bourgeoise pépère et douillette dont ils espéraient l’avènement se trouva noyée sous le torrent boueux d’un capitalisme de prédateurs et de mafieux. La plupart des opposants avaient, à cette époque, déjà émigré en Amérique, d’où ils pouvaient méditer sur l’imprévisible caractère de leur pays en citant cet ancien adage : Les Russes n’atteignent jamais leurs buts car ils le dépassent toujours. »

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