Le Temps des femmes - E.Tchijova

Temps

- Editions Noir sur Blanc -

- Traduit du russe et préfacé par Marianne Gourg-Antuszewicz -

Ce roman à cinq voix se passe dans la Russie totalitaire des années 1960, dans la ville de Leningrad encore marquée par le terrible siège de 900 jours qu'elle a subi pendant la guerre. Les voix appartiennent toutes à des femmes. Sofia, une petite fille muette de 7 ans, dessine à longueur de journée le monde qui l'entoure. Sa mère Antonina est ouvrière dans une usine. Trois vieilles femmes, Evdokia, Glikeria et Ariadna, accueillent Sofia et Antonina dans leur appartement communautaire. Elles jouent le rôle de grands-mères pour Sofia, à laquelle elles transmettent les valeurs de la Russie.

Ce roman ne pouvait porter meilleur titre. Une histoire de la Russie au féminin à travers les histoires de ces femmes. Quel hommage, à la Russie, son XXème siècle tourmenté, à ses grands-mères; celles de l'auteur qu'elle salue en dédicace.

A la façon d'un roman choral, ce récit relate l'enfance muette de Sofia au début des années soixante, cette enfant que l'on doit protéger de la prise en charge par le collectif intrusif, qui ne retrouvera la parole qu'orpheline, cette enfant devenue artiste peintre; l'enfant qui écoute, dessine et se tait. Et ce sont les voix des femmes qui l'entourent, entourent sa mère. Dans ce roman du quotidien, refermé sur le petit appartement qui n'ouvre que sur l'usine, la prose est puissante, bouleversante autant d'émotions que de réalisme, particulièrement évocatrice autant par ce qui se dit que ce qui ne l'est pas; ce silence symbolique de l'enfant, ceux des adultes, leurs phrases abruptes, interrompues, interprétées; leur ignorance, leurs secrets, à toutes.

Les grands-mères. Chacune avec sa personnalité, avec ce qu'elles comprennent du patriotisme, du communisme, de la Russie soviétique, elles sont les héroïnes de ce roman bien que le Je, en souvenirs fragmentés, soit celui de Sofia. Avec leurs deuils, leur amertume, leur foi, elles sont la Russie, elle sont la famille, la mémoire, elles sont ce sang russe qui a tant coulé. Un récit en bribes, celui de ses vieilles femmes qui ne l'ont pas toujours été, que seule l'Histoire a pu réunir dans ce logement communautaire, bribes d'histoires d'avant, d'avant avant, d'encore avant, la cruauté de l'héritage russe, la violence des contes et des légendes populaires, les figures saintes. Et ces histoires de réel et de merveilleux se mêlent dans l'esprit de l'enfant. Le récit alterne les rêveries et l'imaginaire de Sofia, les songes de sa mère épuisée sans mari, images et voyages d'amour et de mort avec les jours des grands-mères, les jours de l'usine, les files d'attente, les listes d'attente, les chagrins, la misère.

Pas de mots directs pour l'idéologie, la politique mais la vie, l'âme des gens, des femmes. Le mot de ce roman n'est pas survie mais survivance. Leur survivance en résistance. Il est triste, il est beau ce roman, d'une dimension bien plus qu'historique.

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" Grand-mère Evdokia me borde :

- Allez, dors, mon coeur. Bientôt c'est la fête. Il faudra vérifier que les décorations de l'arbre de Noël ne sont pas cassées. Et si elles sont cassées, ce n'est pas un malheur non plus. On prendra de la laine et on tricotera des petits paniers de couleur. Maman apportera un cadeau et nous, nous mettrons des bonbons dans les paniers. Quel besoin avons-nous de ces boules...

Une odeur de pommes de terre. Dans la cuisine, la poêle grésille.

- Il y a des soldats là-bas. Aujourd'hui, ils déblaient la neige - Ariadna remue le contenu de la poêle et se retourne. Dans notre jardin aussi il y avait une batterie. D'artilleurs. "

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- Rentrée littéraire Hiver 2014 avec Valérie -

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Commentaires (10)

1. Martine (site web) 21/02/2014

Je crois bien que.... je vais craquer

2. Dominique (site web) 21/02/2014

Forcément noté : pour le thème, pour la Russie et pour l'éditeur !

3. niki (site web) 21/02/2014

tout est noté ;)

4. Marilyne 21/02/2014

@ Martine : c'est tout à fait recommandé.
@ Dominique : les trois excellentes raisons de mon choix :-)
@ Niki : bon voyage ^^

5. Anne (site web) 21/02/2014

Je ne connais même pas la maison d'édition !! Mais je note pour le sujet...

6. Marilyne 21/02/2014

@ Anne : Les éditions Noir sur Blanc proposent notamment de textes des littératures de l'Est et des récits de voyage; de beaux livres, le contenant et le contenu ( une visite à leur stand - ils sont toujours présents aux Journées du livre russe par exemple ^^ - est passionnante et éprouvante :-))

7. Aifelle (site web) 22/02/2014

Bonne idée d'aborder cette histoire par les femmes ... enfin. Je le note, il m'a l'air très intéressant.

8. Marilyne 22/02/2014

@ Aifelle : c'est exactement le propos de ce livre ( sans condamner les hommes particulièrement, mais c'est leur absence due à l'Histoire. Et rendre leur place aux femmes, dans cette Histoire. )

9. Manu (site web) 23/02/2014

Moi qui reviens de cette ville magnifique, j'ai envie de noter :-)

10. Valérie (site web) 03/03/2014

Voilà un livre qui semble très intéressant. J'aime beaucoup la couverture.

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