Miss Jane - Brad Watson

Miss jane

- Grasset - Septembre 2018 -

- Traduit de l'anglais ( Etats-Unis ) par Marc Amfreville -

Jane Chisolm vient au monde en 1915, dans une petite ferme du Mississippi. Quelques instants après sa naissance, le Dr Thompson saisit un carnet et commence à prendre des notes. Jane est née avec une malformation : un handicap qu’elle devra surmonter sa vie durant.
Les premières années à la ferme, au milieu d’une nature éblouissante, sont joyeuses et innocentes. Ce n’est qu’à l’approche de ses six ans que la petite Jane prend conscience de sa singularité. Mais sa soif d’apprendre est plus forte que les réticences de ses proches. Elle entre à l’école, se plonge dans les livres. Puis arrive l’adolescence et le Dr Thompson devient son principal confident, y compris lorsque celle-ci tombe amoureuse.

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Lorsque j'ai choisi ce roman, je n'en savais rien, je ne connaissais pas l'auteur, je n'ai pas eu l'occasion de l'écouter lors d'une rencontre de Festival America. Ce qui m'a accrochée, c'est cette quatrième de couverture, ce possible goût de vivre opiniâtre qui allait être raconté. Et je n'ai pas regretté ce choix spontané. 

Miss Jane est un très beau roman, une chronique douce amère d'une vie, d'une famille, d'une époque, celle de la première moitié du XXème siècle dans le Mississipi. Les bruits du monde, les guerres qui déchirent l'Europe y sont à peine un écho; de la Grande Dépression il n'est question que des conséquences au quotidien pour ce petit monde rural. 

Jane est l'enfant tardive de la famille Chisolm, les fils aînés sont partis, sa soeur Grace - qui la prendra en charge bien plus que la mère usée, maussade, aigrie par son existence sans joie - ne rêve que de ce départ pour lequel tous les moyens seront bons.

Sans mièvrerie, sous les scènes et la langue au réalisme cru, sous la rudesse de cet univers fermier, taiseux, il y a une délicatesse dans le récit, une pudeur même. Bien que n'occultant aucune situation du handicap de Jane ni la tristesse ni le renoncement, il y a une force sans violence bouleversante dans ce réalisme; il y a les sensations, les émotions.

Jane est née victime d'une malformation urogénitale, malformation qui la rend incapable de contrôler des fonctions corporelles, la rendant incontinente, rendant difficile et compliquée une vie sociale, la privant, à l'âge adulte, d'une vie sexuelle, la privant donc d'une vie affective, d'être femme à part entière, et mère. L'époque n'offre pas de protocole médical, une chirurgie suffisamment pointue pour la " réparer ", comme elle dit.

J'ai été conquise par ce récit dès les premières pages listant les " non peurs ", et quelques peurs, de la petite, les expliquant, contextualisant ainsi son univers; conquise par cette fatalité positive. 

Tout est dit dans ses premières lignes, sans que le roman s'égare par la suite dans un optimiste peu crédible.

Jamais on aurait cru qu'un personne affligée d'une telle formation fût ou pût être joyeuse, qu'elle ne se laissât aller à la mélancolie ou qu'elle n'eût pas le goût du malheur. Très tôt, elle s'était trouvée des façons de composer avec sa vie, la vie en général. Et en grandissant, il devint évident qu'elle ne craignait pour ainsi dire rien - seuls les chevaux peut-être, et quelque chose qu'elle ne parvenait pas à définir, une présence insolite qui n'était pas, ou pas entièrement en tout cas, de ce monde. [...] Elle détestait l'humiliation de son incontinence, et espérait en grandissant la voir disparaître, mais elle finit par l'accepter comme une part d'elle-même, malgré les désagréments occasionnés. Elle décida qu'elle vivrait comme n'importe quelle fille, du mieux qu'elle le pourrait, et quand cela se révéla impossible, elle s'adapta aux conditions particulières de son quotidien en conséquence. Et donc, elle ne craignait pas sa propre singularité, même si la conscience qu'elle en avait s'intensifia et évolua eu fil des ans. "

Ce roman, c'est aussi le tableau de ce milieu rural, de ces gens, de la condition des femmes. L'auteur offre une réelle épaisseur, une réelle humanité, sans compromis non plus, à ses personnages qui gravitent autour de Jane, autour du médecin qui l'accompagne à chacune des étapes de son enfance, de son adolescence, à l'âge adulte; qui l'accompagne autant qu'il le pourra, médicalement, affectivement, une magnifique relation de confiance, sans tabou.

Quand elle demanda au médecin de lui en dire davantage, il eut d'abord l'air légèrement exaspéré, avant de lui annoncer qu'il essaierait de lui montrer. Il revint le lendemain avec un livre dans lequel se trouvaient des planches d'organes génitaux féminins. Il la laissa l'étudier. Elle posa des questions sur certains détails, et il répondit avec clarté. Elle observa les dessins pendant quelques minutes et annonça : " Je reviens dans un instant ", avant de courir s'emparer du miroir, en gardant le livre à la main. Dans les bois, elle s'accroupit au-dessus de la glace, et regarda tour à tour son reflet et la planche. A ce stade, elle était avant tout fascinée par ce qu'elle voyait. Elle ne ressentit aucun choc, ni rien de désagréable sur l'instant. Elle referma le volume, alla remettre le miroir à sa place, et retourna dans la véranda où le médecin l'attendait. Elle lui tendit le livre et le remercia.

- Tout est suffisamment clair pour l'instant ? demanda-t-il.

- Je crois ", répondit Jane, avant d'ajouter " Je veux aller à l'école comme tout le monde.

- Je sais.

- Aidez-moi à trouver une solution.

- Entendu. Donne-moi deux jours pour y réfléchir. "

Il tourna les talons mais revint sur ses pas.

- " Jane, tu sais, il y a de fortes chances qu'on se moque de toi. "

La figure du père est émouvante, sans mot de trop, avec " la tendance des siens à dire la vérité sans fard ", cet homme taciturne, un peu trop porté sur sa production d'alcool, culpabilisant mais aussi lucide et acharné, toujours présent à sa façon; cet homme qui " lui apprenait des choses ". Il y a cette scène qui me reste à l'esprit, parmi d'autres, cette scène de pêche où il incite Jane enfant à aller dans l'eau qu'elle craint, s'y tremper pour cause d'un " désagrément ", à apprécier ce plaisir simple du corps à demi nu dans l'eau, des pieds qui s'enfonce dans ce sol mouvant. 

Il y a de l'amour sur ces pages, même s'il est toujours douloureux, une élégance servie par une belle plume.

Les orages de printemps et d'été étaient effrayants et exaltants, avec leurs bourrasques de vent, leurs lourdes vagues de pluie, le tonnerre qui vous faisait vibrer les os, et les éclairs qui donnaient au ciel l'apparence d'un immense globe de verre envahi de lumière bleue, ou qui déchiraient les nuages pour en faire craquer le dôme jusqu'au paradis, ou encore retentissaient si près et si soudainement en laissant des panaches de fumée sur les arbres des bois ou au bord d'un champ. "

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Commentaires (17)

1. Valérie (site web) 27/09/2018

Il pourrait bien me plaire ce roman dont je n'avais pas encore entendu parler.

2. Autist Reading (site web) 27/09/2018

Ça m'a l'air vraiment d'être une belle histoire... Heureusement que tu en parles ici parce que je suis passé complètement à côté (et je ne connais même pas l'auteur). Je note, je note

3. Anne (site web) 27/09/2018

Aussitôt acheté, aussitôt lu, j'admire ! Merci pour la découverte.

4. keisha 28/09/2018

Haaaaa je l'ai démarré ce matin (lève tôt je suis, oui)

5. Aifelle (site web) 28/09/2018

Je n'ai pas eu l'occasion de la voir non plus ce week-end, mais son roman est tentant.

6. niki (site web) 28/09/2018

vu que je tente, tant bien que mal, de vider ma pal, je ne devrais pas noter, mais noter n'est pas encore acheter n'est ce pas ;) et tu parles très bien de ce roman qui semble valoir la découverte

7. Marilyne 28/09/2018

@ Valérie : C'est une très belle histoire, une belle écriture, sur un sujet difficile bien traité, je ne comprends pas qu'il ne soit pas plus mis en avant.

@ Autist Reading : Je ne connaissais pas non plus, pas franchement grande lectrice de littérature américaine, et, tu vois, j'ai adoré.

@ Anne : j'en étais très curieuse, et je n'ai pas été déçue, je l'ai dévoré ! ( et puis y'a d'autres lectures prévues en octobre :))

@ Keisha : oh, oh, impatiente de connaître ton retour de lecture. Je croise les doigts !

@ Aifelle : Je n'avais repéré que deux conférences auxquelles il participait et les horaires ne m'arrangeaient pas. Alors, tant pis, j'ai tenté ( trop accroché par ce que j'espérais de ce roman, et il a tenu ses promesses )

@ Niki : c'est exactement ça, noter ce n'est pas acheter, je suis maintenant en mode notation aussi ;). Et oui, une belle découverte, bonne pioche.

8. maggie (site web) 28/09/2018

Je suis peut-être la seule mais ça ne me tente pas trop ce sujet...

9. Marilyne 29/09/2018

@ Maggie : mais non, tu ne dois pas être la seule :)

10. Saxaoul (site web) 29/09/2018

C'est bien aussi de temps en temps de choisir ses livres sur un coup de tête ou à l'instinct et de faire de jolies découvertes comme celle-ci.

11. Annie (site web) 29/09/2018

Ce "je vivrais qu'en même" est très beau et certainement à la source des combats que doivent mener tant d'être humains. Nous devrions y repenser dans nos moments d'abattement. Je retiens ce titre !

12. Marilyne 29/09/2018

@ Saxaoul : c'est majoritairement ma façon de choisir, comme ça, par curiosité, devant les tables de librairies ( quand ce ne sont pas des envies subites de revenir à tel thème, telle période, ou tel auteur :))

@ Annie : C'est ce qui m'a attirée dans ce roman, cette volonté même si le choix est imposé. Et ce qu'elle impose, la Miss, c'est une forme de liberté, en ne se laissant pas réduire; et oui ces combats quotidiens, sans grands mots. Je ne suis pas adepte de Feel Good mais je voyais trop de romans américains sombres, alors ce roman, il fait du bien.

13. Nadège 30/09/2018

Que je suis heureuse de lire que tu as aimé ce roman ! Je l'ai lu il y a trois ou quatre mois (après la présentation Grasset) et j'ai trouvé cette Miss Jane lumineuse et pleine de vie. Un roman que je conseille avec joie à la librairie :-)

14. keisha 01/10/2018

Terminé! Je viens d'écrire mon billet et ensuite de lire le tien, et je constate que puisque j'ai beaucoup aimé; mon billet ressemble au tien, mais comment faire autrement? ^_^

15. Marilyne 06/10/2018

@ Nadège : et je suis heureuse de te retrouver sur cette lecture :) J'espère que de nombreux suivent ton excellent conseil.

@ Keisha : pas possible de faire autrement ;)

16. Tania (site web) 08/10/2018

Un thème hors du commun, un roman dont je lis beaucoup de bien. Aussi c'est noté - merci pour les extraits.

17. Marilyne 08/10/2018

@ Tania : un thème traité avec délicatesse sans rien occulter. Contente de savoir que les retours sont positifs pour ce roman, je l'ai peu croisé.

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