Napoli

La semaine précédant les Quais du Polar invitant l'Italie, j'ai pris prétexte de ce rendez-vous littéraire pour une incursion en librairie en quête de lectures aux parfums italiens ( et pas que, d'accord ). J'en suis repartie avec deux romans se déroulant à Naples, les deux durant les années 30. Naples choisi évidemment en toute subjectivité ;)

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Coqrenato

- Gallimard - avril 2018 -

1938. Naples. Le professeur Renato Caccioppoli (1904-1959) est un génie napolitain des mathématiques, universellement reconnu, et une figure célèbre dans sa ville. D'une beauté diabolique, ce petit-fils déjanté de Mikhaïl Bakounine se met en tête de pourrir la rencontre en fanfares et défilés des deux compères, Mussolini et Hitler, venus passer une journée, le 5 mai, dans la grande Cité capitale couverte de croix gammées et de faisceaux fascistes. 

Par cette courte lecture - à peine une centaine de pages - je découvre cet écrivain ( également traducteur et directeur de la collection Continents Noirs de Gallimard ) pour lequel la ville de Naples est l'inspiration première. Il est l'auteur du Dictionnaire amoureux de Naples ( édition Plon ).

L'histoire qu'il relate ici, avec beaucoup de style et de dérision, est une histoire vraie qui sert une évocation colorée de la ville, une variation sur l'histoire de la ville, les mythes, et l'Histoire de l'Italie.

Le propos est historiquement précis, érudit, sans lourdeur ni suffisance, il m'a rendue curieuse ( et permis, par cette curiosité satisfaite par quelques recherches, de mieux appréhender les remarques et réflexions des auteurs italiens présents aux conférences des Quais du Polar ). Et j'ai particulièrement apprécié la balade dans les rues napolitaines, reconnaissant le nom des lieux, des églises, des places, des quartiers.

Le récit, c'est de la tragi-comédie, il y a de la tirade, du théâtral. Les phrases sont longues, l'expression lyrique, du baroque, qui colle parfaitement au personnage, surnommé o'genio, lié d'amitié avec Neruda et Eluard, communiste autant que libertaire, réputé pour sa cinglante et bachique faconde, lui dont les articles étaient attendus dans le monde entier, pouvait parler, dire ce qu'il voulait, débloquer à fond si ça se trouvait, éructer contre toute doxa des vérités aveuglantes, personne ne se serait avisé de le contredire sans craindre de recevoir sur la tête un seau de vitriol.

Un récit un peu fou, un peu burlesque comme un hommage à Renato Caccioppoli, extravagant et imprévisible, et à Parthénope, sirène de la mythologie grecque liée à la ville de Naples à laquelle elle donne parfois son nom. Plaisir littéraire de lecture, le ton est aussi informel qu'impertinent sur le sérieux-grotesque-dramatique des lois fascistes déjà en application, comme celle interdisant les petits chiens trop peu virils. Si. Voilà pour l'explication du coq du titre ( qui sera accompagné de la Marseillaise ). Ou l'art de la démonstration par l'absurde du ridicule et du racisme légiférés. 

A la mi-avril de cette année 1938, on vit une chose bien curieuse dans les rues de Naples qui pourtant en a vu de toutes les couleurs depuis presque trois millénaires. Il faut dire que la dictature fasciste, comme, depuis des siècles et des siècles, tous les pouvoirs, politiques, militaires ou religieux, supportait difficilement l'esprit de liberté que respirent et qu'exhalent le peuple napolitain et sa plèbe. Interdiction de la langue napolitaine. Interdiction du linge à sécher aux fenêtres, balcons, sur tout support extérieur aux habitations. Interdiction de mendier. Interdiction aux hommes de se promener avec un chien de petite race, Yorkshire, Jack Russel, Bichon, Chihuahua ou la fameuse saucisse sur pattes, en plus de race étrangère comme tous les autres, Teckel, qu'il soit en laisse ou dans les bras, dans les deux cas signe évident de pédérastie. Homosexualité punie de bannissement, relégation sur l'île de Ponza, par exemple, et pour l'exemple... Amende à qui n'est pas à l'heure aux rassemblements fascistes dominicaux. " Il Duce ha sempre ragione ! " toujours raison, Il Testone, la Grosse Tête, géante sur les murs, un masque saillant plaqué haut et entouré de SI par centaines... Toujours le Plébiscite ! "

Renato Caccioppoli ira mendier et donnera ses cours à l'université en napolitain.

Renato caccioppoli

Et pour la minute culture :) " Renato disait que les Français mettaient le cul partout, y compris au fond des bouteilles ! "

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Hiverr

- Rivages Noir - 2011 -

Nous sommes à Naples en 1931. En cette fin du mois de mars, un vent glacial souffle sur la ville et une nouvelle choquante frappe les esprits : le grand ténor Arnaldo Vezzi voix sublime, artiste de renommée mondiale, et ami du Duce a été retrouvé sans vie dans sa loge du Théâtre royal San Carlo, juste avant le début d’une représentation du Paillasse de Leoncavallo. Sa gorge a été tranchée avec un fragment acéré de son miroir qui a volé en éclats.

Un crime aussi spectaculaire et aussi sensible sur le plan politique doit être élucidé au plus vite ; l’affaire est donc confiée à un enquêteur hors du commun : le commissaire Luigi Alfredo Ricciardi, de la brigade mobile de la police royale. Mal accepté par ses supérieurs à cause de sa désinvolture face à la hiérarchie et fui par ses subordonnés qui n’apprécient pas son caractère introverti, Ricciardi est un homme tourmenté ; traumatisé dans l’enfance, il est depuis lors hanté par les morts qu’il « voit » passer de vie à trépas tout en éprouvant leur souffrance, en une forme extrême d’empathie.
 

Ce roman est le premier de la série consacrée au commissaire Ricciardi. Dans les titres, l'auteur décline les saisons puis les fêtes ( Noël puis Pâques qui vient de paraître traduit en français ). 

Je suis absolument ravie d'avoir rencontré Maurizio De Giovanni, d'avoir pu l'écouter lors de conférences aux Quais du Polar, de l'avoir lu. Ses propos étaient fins, teintés de dérision sous l'engagement. Et c'est ce que j'ai lu, et adoré. 

Ce roman, bien que violent par son genre, est un roman d'atmosphère, plus un roman noir. Bien-sûr, il y a l'enquête, classique et bien menée, mais il y a aussi la société napolitaine, l'époque fasciste, et la personnalité des personnages. Et la passion. Maurizio De Giovanni écrit sur la passion, c'est à dire sur l'élan de vie et la souffrance.

Dans ce roman, il y a un esprit des lieux, une conscience aussi, par cet aspect fantastique ( la vision des morts ) qui ne m'a pas du tout gêné. Cet aspect est présent, il est important, sans être plaqué. Il y a une délicatesse dans l'écriture, une profonde humanité; une belle écriture ( d'après ma lecture en traduction ).

J'ai retrouvé les rues de Naples, et, pour l'époque, cette psychose fasciste de l'ordre social soulignée dans la lecture précédente Le coq de Renato Caccioppoli. J'avoue m'être attachée au commissaire Ricciardi comme je me suis attachée à Naples.

Qu'ils sont beaux, ironisa en lui-même Ricciardi, avec un demi-sourire. Le petit roi sans forces, le grand commandant sans faiblesses. Les deux hommes qui avaient décidé d'éliminer le crime par décret. Il se souvenait toujours des paroles du directeur de la police, un lèche-cul tiré à quatre épingles, qui avait fait de la complaisance absolue envers les puissants le but de son existence : les suicident n'existent pas, les homicides n'existent pas, les vols et les blessures n'existent pas, [...] la ville fasciste est propre et saine, elle ne connait pas d'horreurs. L'image du régime est granitique, l'honnête citoyen n'a rien à craindre : nous sommes les gardiens de sa sécurité. Mais Ricciardi avait compris, bien avant de l'avoir étudié dans les livres, que le crime est la face obscure du sentiment : la même énergie qui meut l'humanité peut aussi la pervertir. Elle l'infecte et suppure en explosant ensuite dans la sauvagerie et la violence. La Chose [ les visions ] lui avait enseigné que la faim et l'amour sont à l'origine de toutes les infamies, quelque forme qu'elles puissent revêtir : orgueil, pouvoir, envie, jalousie. La faim et l'amour, on les retrouve à l'origine de chaque crime, une fois simplifiés à l'extrême, nettoyés des oripeaux de l'apparence : la faim et l'amour, ou les deux à la fois, et la douleur qu'ils génèrent. "

Maurizio De Giovanni est également l'auteur d'une seconde série se déroulant dans la Naples contemporaine.

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Ces deux lectures m'ont fait regretter de n'être pas allée nous offrir un café ( avec des sfogliatella, évidemment ) au Gran Caffè Gambrinus :)

Lors de la conférence Géographie à l'italienne, il était souligné que cet ancrage géographique du roman dans une ville est une particularité de la littérature italienne, explorant ainsi la diversité commes les spécificités des grandes métropoles, des identités, notamment à travers le roman noir.

Maurizio De Giovanni rappela que l'Italie est une nation unie depuis 150 ans seulement. C'est un jeune pays unifié, avec encore de nombreuses langues régionales malgré la langue nationale. L'Italie est un pays fragmenté, plein de différences, riches de différences. Car c'est une richesse lorsque ces différences ne provoquent pas des inégalités. Ces différences, ce sont des distances qui n'empêchent pas le dialogue, les échanges. Le roman noir est le genre qui raconte le plus les contrastes, les différences sociales, économiques, culturelles... avec ses grandes villes pour symbole de réalités spécifiques. 

Ainsi, pour découvrir-raconter l'Italie, les romans se complètent. Ce sont des réalités narratives compatibles et complémentaires qui permettent une lecture globale. Cet ancrage n'est pas un esprit de clocher, il est reconnaissance de différences, notamment culturelles. Dans le roman noir, il y a l'esprit de la ville ( et sa région ) sur le concept universel de la souffrance humaine, du mal humain, de l'âme humaine.

Maurizio de giovanni

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Commentaires (12)

1. leloup 13/04/2018

L'hiver du commissaire Ricciardi, un régal. :) Le fistant ayant du sang napolitain dans les veines, je ne peux qu'aimer tous tes posts italiens

2. Marilyne 13/04/2018

@ Anne L : je viens de voir que le mois prochain, c'est mois italien, je vais me faire un plaisir de récidiver :)

3. miriam panigel (site web) 13/04/2018

J'aime bien le commissaire Ricciardi, je note celui ci

4. yuko (site web) 13/04/2018

Je ne connais pas cet auteur... Mais apparemment, c'est un tort ;) bises

5. Aifelle (site web) 13/04/2018

C'est noté pour le Commissaire Ricciardi ; je ne lis pas assez italien.

6. Anne (site web) 13/04/2018

Comme une envie de lire italien tout à coup ;-)

7. Marilyne 13/04/2018

@ miriam : lequel as-tu déjà lu ?

@ Yuko : je ne le connaissais pas non plus il y a peu ;) ( traversée d'une crise polar ^-^). Bon week-end à toi.

@ Aifelle : je n'en lis pas assez non plus, en mode rattrapage.

@ Anne : C'est ce que j'ai dit la semaine dernière ;-)

8. Kathel (site web) 13/04/2018

Je ne connais pas du tout le premier roman... quant au commissaire Ricciardi, je ferai sa connaissance lorsque j'aurai "terminé" l'autre série de M. de Giovanni.

9. Saxaoul (site web) 13/04/2018

Je vais en Italie cet été ( et à Naples bien entendu) et, pour faire original, j'ai prévu de commencer la saga d'Elana Ferrante !

10. Lilly (site web) 13/04/2018

Je ne pense pas être sensible au premier par manque de culture, mais le second m'intéresse. J'attends de finir la tétralogie d'Elena Ferrante avant de me plonger dans d'autres livres se déroulant à Naples cependant.

11. Alys (site web) 14/04/2018

Super intéressant tout ce que tu dis! Mes compatriotes du Nord et du Centre m'ont transmis leurs jugements négatifs de Naples, que je ne connais pas en vrai, mais tu me donnes pratiquement envie de lire ces bouquins :D
Très vrai ce que tu dis sur l'Italie. Ça rejoint un peu les idées reçues sur les Marseillais, les Bretons et les gens du Nord mais puissance dix... En Toscane, on fait encore des blagues sur la guerre entre Pise et Florence. ^^ Au final, l'unité nationale consiste surtout à dire que les politiques sont corrompus et que l'étranger, c'est mieux. Mais je suis tellement déconnectée de l'Italie maintenant que mes infos et ressentis datent d'il y a dix ans.

12. Marilyne 14/04/2018

@ Kathel : le premier vient de paraître. Lorsque tu auras terminé l'autre série, peut-être parviendras-tu à me convaincre de revenir à Naples contemporaine :)

@ Saxaoul : ah, je me souviens ( sur mon billet escapade tu avais écrit que tu rêvais de voir Pompeï il me semble ), ton projet se concrétise. Beau voyage.

@ Lilly : je manquais de culture également, j'ai dû ajuster.

@ Alys : grand merci pour ce commentaire. En fait, ce n'est pas moi qui dit, j'ai écrit la synthèse de ce que j'ai entendu. Et tes réflexions à toi sont aussi très intéressantes. Je connais peu l'Italie ( une escapade à Venise, une autre à Naples,ville incroyable, deux contraires avec Venise, l'une ville du passé, l'autre totalement vivante avec les avantages et les inconvénients ^-^ ), peu son histoire, et là je découvre. ET très envie d'y retourner ( du Nord au Sud :)). L'un des auteurs italiens disaient que l'unité nationale tenait à la langue et au patrimoine culturel ( artistique et historique ). Il prenait exemple des représentations sur les euros. Pour la majorité des pays, des symboles d'Etat, pour l'Italie des œuvres d'art.

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