Conter - Myriam Mallié

 

Conter

- Esperluète Editions -

" Je ne raconte plus. C'est une décision que j'ai prise. Peut-être est-ce ce retrait dans le silence qui ma permis enfin d'écrire ce livre que je tentais d'écrire depuis dix ans sans y parvenir jamais."

Myriam Mallié s'est consacrée au conte pendant de longues années. Conteuse professionnelle et pionnière du travail du conte en Belgique, elle en a exploré les différentes facettes : des spectacles pour adultes, des formations pour les professionnels, mais aussi des interventions comme artiste-thérapeute dans diverses associations d'aide à des personnes en difficulté ou en séances individuelles d'accompagnement à la création. Ce livre est la somme de ce travail, à la fois journal de bord et récit de vie. Il collecte les moments, les émotions, les découvertes que Myriam Mallié a engrangés au fil des rencontres et de son cheminement. Et si la parole est au centre du propos, le récit, lui, a sa propre loi, née du silence.

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J'ai découvert Myriam Mallié cette année, à l'occasion du mois belge, en explorant le catalogue des éditions Esperluète. J'ai découvert la conteuse, ses adaptations de contes, j'ai lu sa Petite Sirène, lecture déconcertante et bouleversante. J'ai envie d'écrire rencontrer plutôt que découvrir. J'aimerai rencontrer Myriam Mallié. Ce livre en était l'invitation.

A l'origine la parole et les rencontres. Myriam Mallié revient sur son parcours, son initiation, les figures de cette initiation en " parole conteuse non autobiographique ". Sans didactisme, sa voix se fait intime pour raconter - c'est bien le mot - toute la dimension, toute la profondeur, du conte, en témoignage, en hommage, à l'image du conte, personnel et universel. 

Et c'est l'art de conter, de forme et de fond : l'art de la parole, vivante, sa présence physique - le souffle, la résonance de la voix, le regard - , la volonté de s'approprier cette parole afin de pouvoir la donner à s'approprier. Le conte, conter, relève du don, dans tous les sens du terme. Une parole forte, une parole qui donne du sens, une parole d'émotions. La narration est sans le moindre doute celle d'une conteuse, ménageant les rythmes, modulant les phrases, employant ce Tu, familier, complice, qui dit également le Je, le Nous, le Vous, ensemble ; une narration en paragraphes comme des temps, sans chapitre marqué, les blancs entre ces suites de lignes. Raconter, cela se fait autant " en mots et en silences " .

Parce que conter, c'est l'écoute aussi. Le conteur écoute le conte, ce qu'il a à dire, il le reçoit et le transmet à son tour, à sa façon, cette part fondamentalement vivante, humaine, à un auditoire ( pas à public, comme Myriam Mallié le précise, et cette distinction qui peut sembler dérisoire, jeu sur les mots, m'a frappée car elle correspond exactement à ma conception. Un conteur ne se met pas en scène, il met en paroles le conte. ). 

Et cette expression de Myriam Mallié, qui cite dans ce texte à plusieurs reprises Roberto Juarroz : " la poésie conteuse ", tant de correspondances entre poésie et conte.

Le conte est cet espace qu'apprivoise le conteur, " c'est de l'espace qui grandit ", la brèche dans laquelle il le déploie en interaction avec son auditoire : " La question pour un conteur n'est pas : qu'est-ce qu'un conte ? [...] La question est : qu'est-ce que ce conte à à faire avec moi ? Il s'agit de rendre à ta petite vie, celle que tu bricoles comme tu peux au quotidien, la puissance de sa nature élémentaire, son ampleur conteuse. ça n'empêche rien, non. ça donne du souffle, peut-être une foi. "

" On ne raconte pas pour, on raconte à. [...] Pas de conteur guérisseur. Pas de conteur redresseur de torts. Pas de conteur prêcheur. Le conte vaut pour lui-même, vaut ce que tu en fais, ce que tu as accepté qu'il fasse de toi, vaut ce que l'autre en entend. "

Et à chaque page de ce récit, j'étais admirative de ce talent de conteuse, cette alliance troublante entre ce personnel et l'universel qui touche, exactement, une nouvelle fois, le ressenti lors de la lecture de sa réécriture de La Petite Sirène, tout ce qui s'ouvre et pénètre en compréhension signifiante autant sensible qu'intellectuelle; cette parole qui prend en donnant. Conter en multiplicité des liens, entre celui qui raconte et celui qui écoute, entre le passé et le présent, entre l'imaginaire et la réalité, entre l'émotion et la pensée, entre les bribes d'enfance, de rêves et d'inconscient.

Myriam Mallié rappelle que le conte raconte un chemin, un chemin qui mène autant à soi qu'à l'autre.

" La parole conteuse est une voix confidentielle, une ligne de fond sous la surface. "

Les contes, les récits premiers, notre premier récit; le conte comme une archéologie - " les objets d'une culture ancienne qui pouvait servir de fondation " - , avec ses archétypes, avec ce qu'il va chercher, aux tréfonds, d'intemporel, d'émotionnel, parce que " notre mémoire est faite de toutes les mythologies, aussi ancienne qu'elles. " . Myriam Mallié raconte cette fouille à laquelle se livre le conteur, en préparation, la pratique, la relation aux contes d'un conteur, artisan et artiste face aux contes, matières et mouvements.

Les lignes du conte, dans le sens du conte. 

" Raconte encore Shéhérazade... La mort elle-même, attentive, retient sa faux de peur de trancher le fil du récit et cette vie conquise de nuit en nuit. Cette victoire du mot sur la mort ressemble à notre propre survie en ce que l'homme ne vit pas seulement de pain mais aussi de parole. Tu les as tous abreuvés du lait de tes contes, nous enseignant que la mort n'est qu'un à suivre des mille et une nuits de notre vie terrestre et qu'on ne connaît pas de nuit qui ne mène à l'aurore. "

Une lecture coup de coeur, une lecture coup au coeur.

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- A la découverte des éditions Esperluète -

Il était une fois Conter avec Mina.

Nous vous proposons pour les deux semaines de fin d'année, en publiant une chronique un jour sur deux, un voyage littéraire au royaume des contes, en variations de genres, d'époques et de paysages.

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Commentaires (8)

1. Mina (site web) 21/12/2014

Une très belle ouverture pour notre thématique, je crois que nous ne pouvions mieux choisir notre dernière lecture partagée de l'année (et je me souviens t'avoir conseillé La petite sirène au début de l'année, dans tes 12 mois 12 livres, la boucle est joliment bouclée :)) Je retrouve ma lecture dans ton article, fais de nouveaux de liens... Je reviendrai à ce Conter, c'est certain.

2. Marilyne 21/12/2014

Je me souviens ! Et votre mois belge fut la parfaite occasion de cette lecture :)
( j'ai trouvé le 12ème livre du 12ème mois ^-^ )

3. Anne (site web) 21/12/2014

Les filles, vous avez vraiment éveillé mon appétit et je trouve ici d'autres harmoniques que chez Mina, c'est parfait ! Vous avez chacune un dernier extrait cité qui me touche particulièrement. Merci, Marilyne !

4. Marilyne 21/12/2014

J'aime beaucoup ce mot " harmoniques ", c'est vrai qu'il s'agit ici aussi de musique.
Merci à toi.

5. Elly (site web) 30/12/2014

J'aime beaucoup beaucoup l'univers des contes... Belle idée que cette heure du conte !

6. Marilyne 31/12/2014

Merci Elly. Le partage de thématique avec Mina est toujours un véritable plaisir de curiosité, de découvertes et d'échanges, cette " heure du conte " particulièrement, un grand voyage et de belles rencontres :)

7. Praline (site web) 27/01/2015

Amoureuse du conte également, je ne connaissais pas M. Maillié. Me voilà intriguée !

8. Marilyne 29/01/2015

Je l'ai découverte par les réécritures de contes dont je vais poursuivre la lecture, je ne peux que recommander !

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