Entretien avec le marquis de Sade - Noëlle Châtelet

 

Entretiensade

- Plon ( 2011 ) -

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Du marquis de Sade, j'ai lu peu finalement, quelques textes complets, de nombreux extraits, et cela il y a un temps certain, celui des études, de l'histoire littéraire, d'un intérêt tout aussi certain pour le XVIIIème ( avec le regret d'une belle collection des années 90, Brèves Littératures de Hatier, qui mêlait art et littérature en thématique par siècle avec une iconographie fournie, je ne m'étais offert que celui sur le XVIIIème - " C'est le joli temps de la Régence où l'on fit tout excepté pénitence " - :)). Je souhaitais spécifiquement relire ces " discours " philosophiques et politiques de Sade éparpillés dans les romans. Je pensais que cette année 2014 anniversaire célébré ( Sade : 1740-1814 ), notamment par l'exposition Sade, attaquer le soleil ( l'influence de ses écrits sur l'art ) présentée au musée d'Orsay, serait l'occasion d'éditions à la façon d'anthologies mais je n'ai pas trouvé ce que je cherchais ( il y a le " Dialogue entre un prêtre et un moribond " en collection Mille et Une Nuits, pas sûre qu'il soit encore édité, ce qui serait regrettable ). J'ai donc commencé la relecture de La philosophie dans le boudoir quand j'ai découvert ce titre de Noëlle Châtelet qui semblait correspondre à mes attentes dans la mesure où j'attendais de retrouver le Sade du siècle des Lumières, la philosophie et l'engagement politique au-delà de la violence et de la pornographie. Et fut exactement la lecture que j'espérais.

Il ne s'agit pas d'une première rencontre entre Noëlle Châtelet et le marquis comme elle le rappelle en préambule expliquant sa démarche. Il s'agit d'une troisième rencontre. La première eu lieu au début des années 70, une commande de présentation des textes philosophiques qui fut l'occasion de se plonger dans les oeuvres complètes : Système de l'agression ( éditions Aubier-Montaigne - 1972 - Possible que celui-ci passe également par moi ); la seconde pour une présentation accompagnée de notes sur les trois versions du roman [ Justine ou les malheurs de la vertu ] [...] il s'agissait d'aborder la question polémique de la place faite aux femmes... " ( L"Imaginaire - Gallimard ).

Troisième rencontre plus " intime " - sans prétention de Noëlle Châtelet de se substituer aux analystes littéraires - puisqu'elle imagine un dialogue entre elle et le marquis de Sade, un dialogue se déroulant le 02 décembre 1813, un an jour pour jour avant son décès. Cette date tardive lui permet de revenir sur la vie et l'oeuvre de Sade, sur ses engagements, sans occulter ses contradictions, ses excès, son pessimisme et son cynisme.

C'est le jeu de l'interview fictive dont les réponses sont strictement les mots du marquis de Sade. Noëlle Châtelet les puise dans les ouvrages et les correspondances, les questions rythmant et contextualisant la lecture de ces extraits choisis sans que l'on ait l'impression de lire une anthologie. Le jeu est réussi. En à peine plus d'une centaine de page, la lecture s'offre sans difficulté, fluide, prenante. Le ton y est vif, passionné, évidemment impertinent, licencieux et provocateur de la part des deux interlocuteurs. Cet entretien évite l'écueil de l'interprétation, tout en proposant un véritable rendez-vous avec le marquis.

C'est précisément la volonté de Noëlle Chatelet. Celle de " rendre à Sade ce qui revient à Sade ", ses " prémonitions " et la modernité, l'actualité encore, de ses propos, comme la nécessité pour la République d'être un état gouvernant sans Eglise et d'instaurer une Education Nationale, une école laïque et républicaine, sa conviction que c'est par la libération sexuelle que les femmes pourront affirmer leur égalité face aux hommes et donc disposer aussi bien de leur corps que de leur vie, que " de toutes les lois, la plus affreuse est sans doute celle qui condamne un homme à mort. ", et qu'enfin, il faut dire toute la noirceur possible de l'âme humaine, jusqu'où " la cruauté et le fanatisme " peuvent l'entraîner, qu'il faut écrire la vérité. 

La volonté de permettre de faire la part entre " l'homme et sa légende, l'homme et le romancier, la personne avec ses personnages. "

- " Je suis un libertin, pas un criminel ni un meurtrier ! " -

Ainsi l'entretien débute par les aspects biographiques, son histoire avant les histoires, les femmes qui ont traversé sa vie, y mêlant peu à peu les discours et les oeuvres aux emprisonnements consécutifs. C'est autant Sade auteur ( également de comédies qu'il mit en scène en prison, dans un asile avec pour comédiens les patients, pratique de la scène qui pour certains eut des effets bénéfiques ) que Sade lecteur et commentateur des philosophes de son temps et des grands dramaturges, Sade aristocrate démocrate, Révolutionnaire actif, athée militant. 

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C'est le Vice qui, gémissant d'être dévoilé, crie au scandale aussitôt qu'on l'attaque. Le procès du Tartuffe fut fait par des bigots; celui de Justine sera l'ouvrage des libertins " - Introduction à Justine ou les Malheurs de la vertu -

" Mes pinceaux, dit-on, sont trop forts, je prête aux vices des traits trop odieux. En veut-on savoir la raison ? Je ne veux pas faire aimer le vice. Jamais je ne peindrai que sous les couleurs de l'enfer, je veux qu'on le voye à nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise. " - extrait de Idées sur le roman -

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" Même si je continue de penser que lire Sade, dans son intégralité, tient d'une épreuve, d'un effort, je reste persuadée que cet effort n'est pas sans bénéfice. Je mesure, malgré mon aversion naturelle pour toutes les formes possibles de violence, combien la démarche de Sade m'a éclairée.
Je n'exclus pas qu'elle puisse avoir été pour quelque chose dans le choix d'un travail d'écriture où le corps et ses métamorphoses se déclinent à travers les méandres heureux ou inquiets de l'âme." -
extrait du texte d'introduction de Noëlle Châtelet.

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- Rendez-vous libertin avec Mina -

Cet ouvrage est par sa conception évidemment fictionnel. Je me permets de le classer en non-fiction car il est pour moi comme une " présentation " du marquis de Sade. 

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Commentaires (7)

1. Anne (site web) 27/11/2014

Quel choix approprié pour la non-fiction !!

2. Marilyne 27/11/2014

Vraiment ? Tant mieux, je n'étais pas sûre. Je voulais simplement dire que je l'ai mis dans non-fiction dans les " catégories " de ce site. Je ne sais pas si je vais placer cette lecture dans le projet non-fiction ( de forme il ne correspond pas mais c'est vrai que je me pose la question )

3. Dominique (site web) 28/11/2014

un des auteurs que je ne suis jamais arrivée à lire

4. Marilyne 01/12/2014

Je l'ai lu comme Noëlle Châtelet, elle l'explique très bien, " à distance " de la pornographie éprouvante, en lecture orientée vers le " philosophique ".

5. Elly (site web) 02/12/2014

Lire "à distance", oui je crois que c'est ce qu'il faut avec Sade ! Merci pour ce compte rendu qui éclaire bien des facettes de la personnalité du marquis ! On a tendance à s'arrêter sur la forme pornographique (et cruelle) des ses ouvrages, mais je me rends compte que Sade est bien plus profond que cela... Une belle découverte pour moi.

6. Marilyne 02/12/2014

Merci à vous pour ce commentaire. Effectivement, cette lecture a été parfaite pour " approcher " Sade après tant d'années, personnalité et oeuvre complexes. ( A mon tour de lire votre billet sur La philosophie dans le boudoir ).

7. Mina 03/02/2015

Je reviens (enfin) à ta présentation de cet ouvrage, après l'avoir lu, et apprécié pour les mêmes raisons que toi. Le recours à la biographie m'a paru très intéressant, tant pour revenir à l'homme que pour éclairer son œuvre, montrer comment elle a pu surgir et lui en arriver à un tel état d'esprit. En ce qui concerne ses idées, rien de bien nouveau pour moi, mais quelle excellente synthèse ! Et le ton, comme tu l'as souligné, est vraiment agréable.

En matière d'anthologies, il y a les "Ecrits politiques" aux éditions Bartillat ; à nouveau des extraits de son œuvre romanesque, mais orientés vers la politique. Si cela t'intéresse, je peux te l'apporter à l'occasion pour que tu t'en fasses une idée et te le prêter s'il te paraît prometteur (je ne l'ai pas encore lu et ne sais pas t'en dire plus à son sujet).

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